lundi 8 février 2010

Prologue

Car toi, Seigneur, tu m’as établi en solitude dans l’espérance (ps 4.9)

Eveillé comme à son habitude vers trois heures du matin, l’obscurité régnait encore.
Il devinait que, pas d’avantage que ces trois ou quatre derniers mois, le jour ne se lèverait.
Il ne savait trop ni le jour ni même l’année. Mais c’était un dimanche, il en était sur, et l’hiver approchait.
Depuis une dizaine d’années, il n’avait plus de calendrier et s’était refusé à scarifier ses murs comme l’aurait fait un prisonnier.
Il pensait avoir quatre-vingts ans. Peut-être un peu plus.
Depuis longtemps, il n’avait plus de montre, non plus, depuis que Marie lui avait dit que les montres à quartz généraient de mauvaises ondes. Il n’en avait cure mais, pour lui faire plaisir …
De toute façon, cela faisait longtemps qu’il n’aurait pu en changer la pile.
Seule son horloge interne fonctionnait encore, réglée par le rythme de vie qui était le sien depuis des années et, cela, malgré la disparition du jour.

Il habitait ce que beaucoup auraient qualifié de trou à rats. Mais c’était son royaume et il s’était toujours obligé à le maintenir propre et confortable.
Le Père Théophile n’était pas vraiment un ascète. Maigre comme un loup, il avait toujours du composer avec son absence de réserves et un métabolisme gourmand.
Son royaume était constitué d’une petite maison de pierres irrégulières, encastrée dans une grotte à flanc de montagne. Elle avait été construite, bien des années avant, par un ermite, à quelques minutes de marche d’un petit monastère oublié du nord des Météores. On y accédait par un chemin suspendu sur le vide, à ce point étroit qu’on n’aurait pu s’y croiser. Par une sorte de providence, un filet d’eau ruisselait, venant du sommet, sur la paroi à pic. Une citerne avait du s’y constituer dans une anfractuosité du grés. Il lui fallait se pencher un peu au-dessus du vide pour en remplir son seau rouillé.
Une porte branlante dont les planches disjointes laissaient passer la lumière et le vent fermait la maisonnette. Une seule fenêtre dont les carreaux dépolis existaient encore l’éclairait en avare.
Il y faisait donc sombre à partir du milieu de la journée car le soleil, au zénith, caressait une dernière fois la paroi rocheuse et les quelques mètres carrés du surplomb avant de s’éclipser derrière le sommet.
L’avantage était que la grotte restait fraîche malgré des étés étouffants.

Théophile n’était pas vraiment un ascète, on l’a dit.
Sur le vieux châlit, il avait installé une paillasse de feuilles mortes, recouverte d’une bâche d’épaisse toile. Son sac de couchage de l’armée française finissait d’en faire une couche moelleuse où il dormait sans rêves.
La table était immense pour la modestie de l’unique pièce. S’y côtoyaient amicalement sa vaisselle culottée comme une pipe, des livres dont les pages, à force d’être tournées, étaient devenues souples comme tissu, une pile de cahiers d’écolier noircis de son écriture de mouche, le dernier bidon d’huile presque vide, la boite à mèches, le chapelet de laine et la petite croix bénédictine qui, jamais, ne l’avait quitté depuis soixante ans.
De part et d’autre de la fenêtre veillaient les deux icônes qu’il avait emportées. Elles étaient les deux plus belles, écrites par Marie, vingt ans auparavant. Le Sauveur et la Mère de Dieu transperçaient la planche de tilleul de leurs regards doux et pénétrants. On y sentait l’inspiration du Père Grégoire qu’elle aimait tant.
C’était tout juste si un vieux Godin de fonte, arrivé là, Dieu sait comment, parvenait à se blottir dans le coin restant. L’unique tabouret était contraint de se réfugier sous la table.
Tel était son royaume.

Lorsqu’il en avait pris possession, avec la bénédiction de Père Dorothée, il avait du déloger, en douceur, toutes sortes de bestioles qui s’étaient réfugiées au fond de la grotte. Depuis, leur cohabitation était distante mais courtoise.