lundi 1 février 2010

Les douleurs de l'enfantement

Une nation s'élèvera contre une nation,
et un royaume contre un royaume;
il y aura des tremblements de terre en divers lieux,
il y aura des famines.
Ce ne sera que le commencement des douleurs.
(Marc 13.8)


Père Ephrem s’était éteint brutalement. Un matin, se rendant à l’église pour l’orthos, Père Dorothée l’avait trouvé endormi dans une des stalles et n’avait pu le réveiller.
Suite à cela, Père Dorothée avait pris l’habitude de dormir dans le cercueil mal équarri qu’il s’était préparé. La nuit, il se levait de plus en plus souvent, maigrissait à vue d’œil et avait les jambes très enflées. Il souffrait des os et du ventre. Sa sueur lui laissait, en séchant, un dépôt cristallin sur la peau.
Le jour vint où, malgré les soins de Théophile qui savait à quoi s’en tenir, Père Dorothée ne se leva plus. Théophile le veilla, en prière, plusieurs jours sans dormir. Dans le silence, il percevait parfois les battements de cœur, râpeux, de son géronda .
Un soir, au coucher du soleil, il somnolait, épuisé, le front contre le cercueil. Une main se posa doucement sur sa tête et il sentit l’âme d’enfant de son géronda s’élancer vers le Père.
Après l’avoir revêtu de son grand schème* et dit ce qui pouvait de l’office de la pannychide*, Théophile alla, comme il l’avait fait pour Père Ephrem, creuser une fosse derrière le sanctuaire. Ce fut un travail pénible car on atteignait très vite la roche. Les cercueils étaient peu profonds et il fallut recouvrir ce qui en dépassait d’un tumulus avec la rare terre des environs.
Il pleura beaucoup en faisant ce travail. Dans ces moments là, comme il y en eut quelques uns dans sa vie, sa prière était une interrogation remplie de tristesse.
Théophile fut alors complètement seul.
Il n’avait pas osé s’installer au monastère. Celui-ci exhalait une telle sainteté accumulée siècles après siècles que cela lui aurait paru déplacé, inconvenant.
Il nettoya tout, de fond en comble, vénéra longuement toutes les icônes et ferma tout, scrupuleusement. Pas une porte qui ne fut solidement cadenassée.
Il savait que, dans ces murs, des anges nombreux montaient la garde et il voulait ménager leur tranquillité.
Il emporta toutes les lourdes clés dans son petit royaume qui devint, pour ainsi dire, la loge de concierge du Bon Dieu.

Quatre ou cinq années s’écoulèrent ainsi dans la solitude et le silence.
Ayant mesuré les réserves de la cave, Théophile jugea prudent de les ménager et le régime de cet ascète manqué devint frugal.
Il constata que le ravitaillement mensuel du Monastère de Varlaam se raréfiait. Un mois ou deux sans rien. Puis un panier à moitié vide. Un jour, la cloche qui signalait le passage ne sonna plus. La trappe au-dessus du vide ne s’ouvrit plus.
Théophile en prit acte et se restreint d’avantage.

Malgré cela et son corps frêle, sa santé ne lui avait jamais fait défaut. Il s’astreignait à un minimum d’activité physique, marchant jusqu’au monastère, empruntant le sentier broussailleux et escarpé qui en partait et ramassait du bois mort. Il revenait ensuite, portant le fagot qui nourrirait le Godin.
Les heures occupaient ensuite une bonne partie de sa journée. Il déchiffrait difficilement les ménées et l’octoèque rédigés en grec. Comme il n’était plus très sur de la date, lorsqu’il avait mené Père Dorothée à sa sépulture, il avait pris le parti de démarrer son cycle liturgique à compter du 5 juin, jour faisant mémoire de Saint Dorothée, évêque de Tyr . Il pensait ne pas être très loin de la réalité.
Ayant annoné les stichères* et autres apostiches* grecs, il respirait plus librement en lisant les psaumes sur son vieux psautier.
Les psaumes lui avaient toujours parlé, personnellement.
Entre Yahvé et Israël, entre le Fils et le Père, entre l’Aimé et l’aimée, entre l’Eglise et l’Epoux, le même cantique indicible chantait du début à la fin des siècles et le concernait directement. Histoire sans cesse recommencée d’un amour assoiffé, d’ennemis qu’il faut, en son nom, combattre, de trahisons, de colères et de pardon.
La Liturgie lui manquait. Il pensait à Marie qui, disait-elle, se sentait aspirée vers le sanctuaire. Le souvenir le faisait sourire en imaginant le beau scandale si cela était arrivé.
En ce temps, Seigneur ! si lointain, il avait appris par cœur la Divine Liturgie des jours de semaine. Le dimanche matin, il en chantait la partie chorale à pleine gorge, face aux montagnes qui, en écho, murmuraient l’isson*.
Il paraît que les anges se réjouissent. Si les habitants du ciel pouvaient rire aussi, d’un bon rire indulgent, il ne doutait pas que ce fût le cas au spectacle qu’il offrait alors.

Quel chemin lui avait fait faire la Divine Liturgie, plus de vingt ans avant !
Alors catholique romain, la messe tridentine, dite de Saint Pie V était l’Everest de sa Foi et grande fut sa colère quand il entendit dans les années soixante qu’il s’agissait « simplement » de faire mémoire.
Simple querelle liturgique disaient les uns. Arguties dogmatiques pour intellos, prétendaient les autres.
Pour lui et ses amis traditionalistes, obscène blasphème au renouvellement non sanglant du Sacrifice, à la Présence Réelle.
La Divine Liturgie est le Culte Eternel lui-même, trinitaire, où Dieu est, à la fois, le prêtre, la victime et celui vers qui monte la fumée de celle-ci, consumée d’amour. Matérialisé dans le plan de salut, il s’offre, heureusement voilé, aux yeux infirmes du corps et de l’âme. De l’immolation de l’Agneau à l’union, en chacun, par double ingestion des Saints dons et des fragments de prosphore*, du Christ ressuscité à l’humanité et à la création toute entière, c’est toute la Rédemption qui s’accomplit à chaque instant et partout où se dit la Divine Liturgie. Par le Christ, avec lui et en lui, tous deviennent tout pour tous et « sont » l’Eglise, l’Epouse.
L’entrée du Verbe dans notre monde, revêtu de son humanité, précédée par la lumière du Baptiste, se donne à voir dans la petite entrée. Puis se fait entendre, par l’Ecriture le Verbe fait chair. La procession des oblats s’accomplit dans la grande entrée, pain et vin sur lesquels, quelques instants auparavant, le prêtre a reproduit les gestes de la Passion, corps exsangue, sang versé, séparés, froids. Sur eux, consacrés par les paroles de la Sainte Cène, par l’Esprit, le Père envoie Sa vie, en présence de toute la cour royale. Et c’est ce corps ressuscité, réchauffé par le sang circulant, vivant, que tous reçoivent. Processus inouï et quasi chimique de la déification. Et tout cela parce que, avant tous les siècles, le Fils est obéissant et que le Père déverse sur lui, inépuisablement, sa vie de pur amour par l’Esprit.
La chute de l’homme, le plan de restauration, n’ont rien rien changé. Dieu n’a pas du changer de stratégie en raison de nous. Il est resté Lui-même car sa toute-puissance, son amour, sa miséricorde, son humilité sont un brasier que rien ne peut seulement atténuer et qui consument tout.
Telle est la Divine Liturgie.
Souvent, Jean ne savait pas, en arrivant s’il communierait. Puis, au fil de l’office, s’installait deux certitudes. A jamais, il serait ce malade, de corps et d’âme, marqué par la Mort. A jamais, il serait ce temple infect où Dieu voulait s’installer.
Pour le premier, il prenait le médicament. Le seul.
Pour le second, il conviait tous les invités possibles.

Une ou deux fois par semaine, il se rendait à la cave du monastère pour en ramener sa ration de farine, de riz, de feuilles de thé et de pétrole. Pour cuire un pain qui ne levait pas faute de levure, il plaçait sur le Godin, en guise de four, une vieille boite à biscuits carrée qui protestait en se gondolant. Il se faisait un thé très fort, presque noir, pour compenser l’absence de sucre.
Pour le riz, il était très fier de sa recette. Après cuisson, il y incorporait une purée de châtaignes dont il faisait provision à l’automne, ce qui l’obligeait à descendre au pied du piton rocheux. Cela en faisait un gâteau froid, dense et discrètement sucré.

En dehors de ces temps consacrés à la louange et aux nécessités du corps, Théophile s’asseyait devant la maison et égrenait son chapelet. La prière de Jésus coulait, apaisante comme le glougloutement d’une fontaine. Il n’avait jamais cherché à atteindre, par la tension, un grand niveau d’intériorité ni recouru à des techniques de respiration particulière.
Une fois la présence du Nom installée, il laissait parfois ses sens se repaître du spectacle que lui offrait la vallée de Thessalie et ses contreforts montagneux. A la belle saison, les lauriers arbustifs paraient d’une écume rose les vagues vertes de la plaine qui montaient à l’assaut des roches. Les lys, anémones et cyclamens sauvages se regroupaient en taches isolées pour attirer le regard et se faire aussi admirer.
Le matin, parfois, une brise venue de l’est apportait une senteur maritime, légèrement salée. Aux heures chaudes, les odeurs aromatiques prenaient le relais et, le soir venu, c’était la terre qui, avec à propos, faisait monter son parfum de noble pourriture pour rappeler qu’elle accueillait tout être, un jour ou l’autre.
Il arrivait que dans cette immensité, un mouvement soit perçu en périphérie de vision. Un regard patient sur l’endroit permettait alors de deviner l’affût d’un chat sauvage ou la progression peureuse d’un chevreuil. De temps en temps, le vol plané d’une cigogne balayait le ciel d’une lente bénédiction.
Le chant intérieur de sa supplication se doublait alors d’un hymne de louange et le psaume 103 animait ses lèvres.

Jusqu’au moment où, consciencieux et ponctuel, l’allumeur de réverbères accomplissait son office du soir.
Théophile rentrait alors. La lampe des icônes réclamait sa ration d’huile, à goudronner le plafond et habiller de deuil quelques toiles d’araignée. Il allumait économiquement sa lampe à pétrole et, debout devant sa table, face aux deux icônes, commençait les complies.
A la fin de celles-ci, la litanie était devenue, au fil du temps, le moment le plus douloureux de la journée. Pour les vivants et pour les défunts, ses dyptiques* s’étaient démesurément allongés.
Il priait, bien sur pour ses proches, ceux qui avaient fait partie du cercle rapproché de sa vie. Progressivement, pour chacun d’eux, c’était des pans entiers de sa vie et de la leur qui crevaient à la surface de ses souvenirs. Il revoyait leurs visages, leurs rires, leurs larmes. Comme jamais auparavant, il percevait combien il aurait du deviner, reconnaître le Christ en chacun d’eux. «Ce que vous avez fait à chacun de ces petits, c’est à moi que vous l’avez fait . » Qu’avait-il donc fait ? Que d’erreurs, de maladresses, d’incompréhensions, d’impatiences, de cruauté !
Qu’étaient-ils devenus, tous ceux là dont il n’avait plus aucune nouvelle depuis plus de vingt ans ? Combien, quelque part, avait-il de petits-enfants ? Quels drames, quelles joies s’étaient déroulés dans leur vie en son absence ? Surtout, avaient-ils la Foi ?
De proche en proche, il intégrait dans ses gémissements tous ces êtres qu’il ne connaîtrait jamais, liés à ceux qu’il connaissait. Etres anonymes mais, oh combien réels dont le nombre allait croissant. Il imaginait les mains de cette foule souffrante se tendre pour recueillir la rosée de la prière.
Il revoyait aussi ses malades, particulièrement certains. Ce brave homme, opéré d’un cancer intestinal et auquel il dut apprendre le décès accidentel de son épouse aux urgences. Il avait mêlé ses larmes aux siennes. Le malheureux s’était laisser glisser dans la mort, une blouse blanche et une soutane noire à son chevet.
Et cette jeune mère de trente ans, amaigrie par les épreuves, qu’il avait opérée d’une petite tumeur du poumon et qui, dès le lendemain, déclencha une foudroyante lymphangite cancéreuse sur le poumon restant. Combien de temps était-il resté, interdit, devant ce corps sans vie.
Et tous ces mourants qu’il accueillit dans son service pour recevoir la potion sédative qui leur procurait la paix mais abrégeait aussi leurs jours.
Alors il était tout entier habité par la certitude qu’en priant pour tous, ce n’était pas seulement à leur intention mais bel et bien à leur place, que la petite goutte qui sourdait de la roche ne se perdait pas dans un désert infertile mais que par de mystérieux ruissellements, elle rejoignait le grand fleuve de l’intercession.

Il était parfois terrassé par un chagrin dont il savait ne porter qu’une infime partie et il se disait qu’aucun corps ne peut contenir assez de larmes.
Il savait que ces terribles instants revenaient tous les soirs mais pour rien au monde il ne les aurait fuis.
C’était au bord de l’épuisement qu’il se laissait tomber sur sa couche, les jambes pendantes.
Au bout d’un long moment, il les ramenait péniblement et attendait le sommeil dans un simulacre d’office de minuit. Le psaume 133, si bref, était le premier qu’il eut appris par cœur.

Il avait, il y a fort longtemps, franchi un mur.





Il ne s’attendait pas à en franchir un autre, un soir du dernier été.
Dans le ciel étoilé, alors qu’il s’apprêtait à rentrer, son regard fut attiré par une étoile filante. Les Perséides ou « larmes de saint Laurent » étaient un phénomène estival banal. Mais celle qu’il venait de voir était d’une particulière brillance. Une autre encore zébra la nuit, aussi clinquante.
Ce qui l’interloqua fut d’en voir une qui montait vers le ciel, très haut, avant de fondre vers la terre comme un épervier. D’autres la suivirent et d’autres encore, un peu partout dans son champ de vision.
Les jambes tremblantes, il s’empara de la lampe à pétrole et remonta, presque courant, vers le monastère. Par l’escalier extérieur, il s’engagea sur le balcon du premier étage qui offrait une vue dégagée à l’ouest.
Le phénomène se poursuivait et des dizaines de ces astres étranges bondissaient au loin, comme des projections d’huile. Il ne saurait dire combien de temps il dura car son attention fut bientôt attirée par un autre spectacle. Au nord-ouest, un point de l’horizon se teignit d’une lueur mordorée comme une aurore naissante. On eut dit qu’au loin, les lumière d’une grande ville signalaient son approche en se réverbérant sur un ciel couvert. Point par point, tout l’horizon visible se constella de ces aurores.
L’esprit de Théophile refusait d’intégrer ce que ses yeux découvraient. Il tremblait violemment et dut s’asseoir à même les planches. Il posa sa lampe qui cliquetait dans sa main.
Une à une, il vit les étoiles, celles qu’il connaissait, s’éteindre. La lune se teignit de sang avant de sombrer dans un océan de ténèbres.
Il resta là, presque une heure, sous le choc.
Au moment où il s’apprêtait à se relever, il perçut, par son dos et ses fesses, une vibration qui mit quelques minutes à se manifester à son ouie. C’était un son très grave, à la limite de l’audible, isson* sinistre et menaçant venant des entrailles mêmes de la terre. Il n’osait plus bouger dans l’attente d’un déchaînement.
Il mit un long moment avant d’admettre qu’il n’y aurait plus rien alors qu’une aurore pathologique teintait tout l’horizon lui provoquant une sorte d’hypnose éveillée.
Il venait d’assister à une chose monstrueuse qui avait vidé son cerveau de la moindre pensée.
Incapable de sortir de son hébétude, il attendit le jour.
Mais il ne vint pas.
Seule une infime lueur, comme provenant d’une lune occultée par d’épais nuages, élucida un ciel opaque, brun rouge, dont des éclairs silencieux révélaient les volutes agitées.
Sans trop en être conscient, les muscles tétanisés, il s’arracha aux planches du balcon et empoigna sa lampe éteinte. Il emprunta le chemin, se collant à la paroi rocheuse. Une fois arrivé chez lui, il remplit la lampe à tâtons, se saisit du trousseau de clés et retourna au monastère. Il ouvrit la cellule de Père Dorothée. Il s’attendait à une odeur de renfermé. Au lieu de cela, un doux parfum de géranium l’accueillit qui le sortit de sa stupeur. Il sourit. Bon Géronda ! Ton humilité !
Il fouilla le tiroir du bahut où il savait trouver des piles et s’empara du poste à transistors. Humant une dernière fois le géranium, il sortit.
Arrivé chez lui, il balaya les fréquences. Mais il n’obtint, partout, qu’un grésillement semblable à un essaim de mouches captif d’une toile d’araignée.

Progressivement, son cerveau se remit à fonctionner et il comprit que, non seulement, ses conditions de vie allaient fondamentalement changer mais aussi que l’Histoire des hommes venait de prendre un tournant décisif.
Il se reposa toute la journée et, le soir venu, ses dyptiques, entrecoupés de larmes, durèrent une bonne partie de la nuit.

Sa vie en fut modifiée, certes, mais pas tant que cela. En dehors de la nécessité de laisser la lampe à pétrole, toute la journée, allumée, son vrai problème fut l’eau.
La pluie ne tombait pas.
Pendant quelques semaines, il fit très chaud, une chaleur d’orage, lourde et angoissante Puis la température baissa et il fit très froid.
Le filet d’eau qui suintait sur la paroi se tarit.
Théophile fut obligé de se ravitailler à la citerne du monastère, depuis si longtemps inutilisée. L’eau, en abondance, dégageait une terrible pestilence. Il la fit bouillir longuement, la filtrat encore et encore. Avec beaucoup de thé, elle était buvable, sans plaisir. Du moins, pensait-il, ne le rendrait-elle pas malade.
Sans lumière du jour, son horloge interne se dérégla. Il adopta, sans le vouloir, un rythme différent, à l’instar des spéléologues de l’extrême.