samedi 6 février 2010

Rencontre

Comme le cerf languit après les eaux vives,
Ainsi mon âme te désire, ô Dieu. (ps 41.2)
Car jour et nuit ta main pesait sur moi. (ps 31.4)


Ils s’étaient rencontrés sur le tard.
Si l’on devait, de façon très lapidaire, définir Jean comme on identifie une montagne par son culminant, il suffirait de dire que toute sa vie, sans qu’il soit possible d’en dire les déterminants, Jean eut la Foi.
Pas une foi en une vague transcendance. Non. La foi du Credo. Précise.
D’où ? Pourquoi ? Comment ? Il lui eut été impossible de le dire. D’autres que lui avaient été élevés dans une famille raisonnablement pratiquante n’en héritant, au mieux, qu’indifférence ou tiédeur.
C’était ainsi et pas un seul moment de sa vie ne s’y déroba. Pourtant, pendant longtemps, cette Foi fut comme inagissante. Le figuier était là, stérile, mais avait mystérieusement échappé à la malédiction . Sa jeunesse fut celle d’un jeune animal, tumultueuse, égoïste et instinctive. Ses études et l’espérance de ses parents occupaient sa vie où il manifestait les maladresses d’un apprenti boxeur, aussi prompt à donner les coups qu’à les recevoir, sans jamais travailler sa garde.
Mais il suffisait d’un pas grand’chose et ses camarades, longtemps après, se souvenaient de ses talents apologétistes quand, délaissant les cours de la faculté abondamment surlignés, les discussions arrosées se prolongeaient tard dans la nuit du foyer étudiant.
Jean vécut, vers l’âge de vingt-six ans, une expérience qui changea sa vie. De visite chez ses parents que l’âge avait rendus très pieux, il avait feuilleté distraitement un petit opuscule sur Garabandal . En couverture, une photographie montrait le soleil surmonté d’une silhouette où se reconnaissait la Mère de Dieu. Le scientifique qu’il était alors n’avait dit ni oui ni non. Il considérait comme une preuve de prudente objectivité de laisser la porte ouverte à toutes les réponses. Il méprisait assez ses collègues qui n’attachaient foi qu’à ce qu’ils pouvaient voir et toucher. Des obscurantistes.
Sur la route du retour, traversant les collines du massif central, la prière se mit à couler de son âme comme un immense fleuve calme et irrésistible. Les larmes étaient incontrôlables et une paix inconnue prenait possession de lui.
Cela dura deux ou trois jours ou quelques heures seulement. Il ne savait plus.
Toujours est-il que sa jeune épouse remarqua le changement. Elle venait d’épouser un jeune homme ambitieux, promis à un brillant avenir ainsi que l’affirmaient ses maîtres, et elle se retrouvait aux cotés de ce qu’elle appela très vite, par déficit d’imagination, un « curé ».
Le jeune couple n’y aurait pas résisté si ne s’étaient interposées les barrières sociales et religieuses qui faisaient du divorce un interdit.
Jean se trouvait coincé entre ce qu’il aurait vécu comme un péché contre le mariage et le choix d’oublier ce qui s’était passé.
Il choisit la seconde solution, enferma Dieu dans un placard secret de son cœur et jeta la clé.

Cela dura trente ans pendant lesquels il fit son métier et aima fort convenablement les siens.
Convenablement. L’adverbe lui fit, plus tard, horreur. Il traduisait son infirmité d’alors à aimer, à regarder l’autre de la seule façon possible, avec les yeux du Père qui est aussi une mère.
Cuirassé dont une épaisse couche de glace renforçait le blindage, il fendit toutes ces années indifférent à la houle des sentiments humains, océan tempétueux et sans raison, oscillant de creux en déferlantes qui, stupidement, explosent sur le premier rocher venu et se dispersent en écume vaporeuse emportée par le vent.

Un jour, le rebelle qui n’avait jamais pu déglutir Vatican II découvrit l’Orthodoxie.
Il était, depuis longtemps, écœuré par une Eglise qui, à tous les niveaux, semblait atteinte d’une énorme crise de Foi, qui ne savait plus rien, n’avait plus de réponses que sociales et politiques et faisait entrer la liturgie et les églises dans une ère glaciaire qui avait toutes les apparences d’être définitive.
Il avait adhéré de grand cœur à la réaction lefebvriste. Mais il avait fini par y découvrir un juridisme, un coté « Je sais tout » qui l’inquiéta et fut, lui sembla t-il, à l’origine des divisions du mouvement.
A ce traditionaliste viscéral, l’Eglise orthodoxe était finalement apparue comme l’unique dépositaire de la source des sources.
Au début, il prit argument des divergences romano-orthodoxes pour renforcer sa décision.
Pourtant, il ne pouvait occulter les fleurs de sainteté de l’Eglise romaine pas plus que les moments de grâce particulière qu’il y avait reçus.
Un peu plus tard, sa perception se modifia.
Il conçut que si l’église romaine adore un Dieu Sauveur cloué dans son humanité, l’orthodoxe vouait son adoration au même Sauveur glorifié dans sa divinité, que si l’une était missionnaire, l’autre était intrinsèquement monastique. L’une visait le monde, l’autre le cœur. L’une était Marthe, un peu casse-pieds et dirigiste, l’autre Marie, amoureuse et indifférente aux contingences.
Que si, lui-même, avait prêté l’oreille à l’Appel, il serait devenu prêtre dans l’une, moine dans l’autre.
Il crut comprendre pourquoi Jésus envoyait ses disciples deux par deux. Pourquoi deux barques, remplies à ras-bord furent nécessaires lors de la pèche miraculeuse.
Etait-ce pour ces deux charismes que l’une recevait depuis ces derniers temps les avertissements mariaux au monde et que l’autre avait le privilège de lui offrir plus de martyrs en un siècle que pendant les deux millénaires ? Que l’une avait ses stigmatisés, l’autre ses transfigurés ?
Etaient-ce là les deux témoins de l’Apocalypse ?
Il saisit qu’il lui fallait, pudiquement, fermer les yeux sur l’hommerie qui, de disputes en massacres, d’hérésies en schismes, dissimulait, peut-être, un des mystères du corps mystique du Christ, lui aussi en deux natures non confondues.
Il se disait que, finalement, en passant de l’une à l’autre, il avait seulement changé de sacerdoce.
Il se gardait bien d’en faire part à qui que ce soit, doutant fort que ce discours soit favorablement accueilli.
Mais bien des années plus tard, le mystère de l’Eglise prit une place croissante dans son sanctuaire intime et fut pour lui un objet de contemplation comme un univers sans fin. L’Epouse n’en finissait pas de lui révéler l’étendue de ses « couleurs variées » (ps 44,14), autosimilaire, se reproduisant à l’identique dans chacun de ses éléments, mystère fractal. Universelle en elle-même, spéciale en Marie et singulière en chacun, Jean y distinguait aussi la dimension verticale de la spiritualité orientale et la dimension horizontale de la spiritualité latine. Et le tout trouvait sa divine cohérence par le Roi de Gloire crucifié.

Et puis, un de ces jours là, la porte du placard oublié explosa et fit voler en éclats sa vie. Jean se retrouva au milieu de ses ruines, curieusement heureux.
La suite fut autrement douloureuse. Trente ans venaient de s’écrouler, faisant de lui une sorte d’exilé, mais un exilé de l’exil. Au milieu des ruines gisaient d’heureux souvenirs, des lambeaux d’amours déchirés, comme un album photo martyrisé par une quelconque catastrophe. En détourner les yeux lui coûta un effort surhumain qui lui laissa une crampe au cœur.

Ce fut alors qu’il rencontra Marie.

Marie s’appelait alors Tosca. C’était son nom d’artiste.
Elle était peintre et iconographe. Mais ce nom d’artiste remontait à une époque plus lointaine.
De naissance, elle s’appelait Emma.
A l’age de quinze ans, elle vécut aussi une expérience initiatique.
Alors qu’elle se promenait dans les bois, en famille, elle vit la nature se transformer, les arbres devinrent scintillants d’une vie palpitante, la lumière devint plus vive, plus chaude, les couleurs semblèrent lui rendre hommage et l’atmosphère, vibrante, se remplit d’une symphonie indicible.
Quelques secondes, quelques minutes et tout redevint terne, sombre et silencieux.

Cette expérience et l’amour d’une pieuse grand’mère la marquèrent. Elle avait goûté au nectar. Elle ne l’oubliera jamais.
Mais elle était jeune et, hélas, fort jolie.
Plutôt grande, une épaisse et longue tignasse châtain clair, frisottante, un regard bleu à la fois scrutateur et interrogateur la faisaient immanquablement remarquer. Comme pour contredire ou, peut-être, maîtriser sa féminité, elle avait le corps d’une Diane chasseresse, pas celui d’une Vénus ou d’une Aphrodite. Un maintien naturellement racé la faisait dire hautaine, elle qui manquait tellement d’assurance et ne cessa jamais d’être une brebis sans défense autre que la fuite.

La vie, le monde, n’eurent de cesse de lui faire oublier tout cela. De tenter, du moins.
Non seulement elle ne cessa, par la suite, de rechercher le nectar mais elle voulait partager cette quête.
Sa recherche l’orienta vers toutes sortes de philosophies et de gnoses que Jean, plus tard, assimilera au trognon de la trop fameuse pomme.
Son désir de partage, vers des hommes. Un certain nombre. Qu’elle quitta, l’un après l’autre, sans crier gare.
C’est comme astrologue qu’elle prit le nom de Tosca.
Elle pratiquait une astrologie intelligente. Comme Clément d’Alexandrie, elle considérait qu’étudier l’influence des astres sur les êtres n’était pas une science divinatoire. C’était révéler les grandes tendances d’une personnalité, son déterminisme, l’influence sur l’éther de l’esprit de masses énormes, pilotées par des anges, sur ordre du Créateur.
Elle découvrit ainsi que la liberté se limitait, lors d’un évènement donné, non pas tant à faire un choix, mais à vivre cet évènement avec ou sans, pour ou contre le Christ, revêtu de Lui ou du Moi. Là était Le choix. En vérité, l’illustration la plus parfaite de cette réalité en est le Golgotha même. A ce moment culminant de la Révélation, de l’œuvre de salut, le Rédempteur est encadré de deux hommes. Deux hommes libres comme jamais ils ne l’ont été car personne ne peut plus rien contre eux. Deux hommes, voire un. Même péché, même destin, même châtiment. Pourtant, la croix centrale est ce fléau qui penche vers celui qui choisit de vivre le peu qui lui reste en union avec le Sauveur. Selon la Tradition et les visions d’Anne Catherine , le bon larron était le fils d’une famille de brigands, miraculeusement guéri par la présence de la Sainte Famille, en fuite vers l’Egypte. Miraculé mais néanmoins brigand, voleur, voire pire. Tel était son destin. Ce vendredi soir, quelques minutes avant que le romain ne lui brisât les jambes, il le remit au Christ. On ne sait même pas pourquoi. Avait-il entendu parlé de Lui ? Qu’en savait-il alors ? Il n’était sûrement pas l’un de ses disciples. Pourquoi aurait-il su que ce condamné, à ses cotés, était Fils de Dieu ? Tout ce qu’il savait, car on sait vite les choses dans les couloirs de la mort, c’est que ce Jésus était innocent, que la pancarte indiquait « le Roi des Juifs » et que, de fait, Il se disait roi. A t-il seulement succombé à un mouvement de compassion devant l’agneau ou fut-ce l’expression soudaine d’une Foi pure ? « Souviens-toi de moi quand tu seras dans ton royaume. » Tendre et pathétique hommage du péché à l’innocence. Moi, je sais, j’ai vu, j’ai vécu l’impitoyable réalité du monde et des hommes. Et toi, pauvre innocent, tu es le premier que je vois lui pardonner. Tu aimes toute cette fange et tu en meurs avec moi. Alors, puisque me débattre m’est désormais inutile, je te l’avoue, en toi je reconnais l’Insurpassable. Prière de simple amour, peut-être sans espoir concret. Et cela suffit à Jésus qui le fait entrer le premier .

Tosca était une missionnaire. Elle n’avait de cesse d’apporter Dieu à ceux qu’elle rencontrait mais, pour elle, la route restait obscure. Elle discernait clairement les autres et restait un mystère pour elle-même, ce qui la faisait trébucher.
La vie lui avait donné une fille. Des années plus tard, elle en perdit une autre.
Ce drame lui fit pousser un cri rageur et quelques mois plus tard, interpellée par un livre de saint Ignace Briantchaninov , elle poussait la porte de l’Institut saint Serge à Paris. Le moine qui lui ouvrit fut son père spirituel et elle devint orthodoxe avec la sensation d’arriver au port.
L’avenir lui prouva que ce n’était pas tout à fait vrai. D’importantes tensions persistaient entre sa nature qui la portait au monde et son âme qui, mezza voce, lui chantonnait autre chose. Longtemps encore, elle errera entre ce que le monde lui disait être le bonheur et la Paix, entre l’Amour et les sentiments.

C’est alors qu’elle rencontra Jean.

Marie s’était édifié une petite chapelle dans son jardin et, quelques fois, la Divine liturgie y était célébrée. Jean cherchait un lieu de culte orthodoxe prés de chez lui. Ce fut l’occasion d’un premier contact téléphonique. D’autres suivirent, toujours pour des renseignements d’ordre pratique, puis des lettres.
Autour de leur Foi, ils sentaient une amitié possible et, peu à peu, visitèrent leur maison intérieure.
Six mois s’écoulèrent avant qu’un souci de santé familial ne leur donne l’occasion de se découvrir dans une chambre d’hôpital. Ce fut bref mais suffisant.
Convaincus de leur définitive solitude, l’un comme l’autre crurent rencontrer cet autre soi-même à la fois identique mais aussi contraire comme si leur image se reflétait dans un miroir magique qui tantôt inversait les choses, tantôt les restituait fidèlement.

Pour autant, ils refusaient l’aventure, sentimentale et banale.
La vie leur avait coûteusement appris que ce que ce monde appelle l’amour était surtout fait d’affectivité, ce qui rendait le produit hautement périssable et incitait leurs contemporains à le consommer dans l’urgence, quitte à jeter le fond de la boite quand en est dépassée la très brève péremption.
Pourtant, que de poètes et baladins ont chanté, en le sublimant, cet amour qui rime avec toujours, quel écho y ont-ils éveillé dans le cœur humain où, la petite cloche ne demande qu’à teinter sous la brise venue d’un ailleurs indicible.
Malgré cette appétence enfouie, ils savaient que, paradoxalement, l’être humain, eux comme les autres, ne sait pas aimer. L’attirance, le ressenti, le vampirisme s’entrechoquent en grand méli-mélo dans le fourre-tout de l’amour humain avec, sédimentés en son fond, tous leurs superlatifs passionnels.
Tout le contraire de la définition qu’en donne l’Apôtre des Gentils . Celui-là peut ponctuellement faire chanter le cœur mais ce n’est pas forcé. Fait de don pur, il s’oppose frontalement au moi dominateur et a, parfois, le goût amer du sacrifice. L’autre peut peser et, pour tout dire, on aimerait secrètement en être soulagé. Mais que cela advint et c’est l’implacable morsure du manque qui fait crier.
L’amour divin sait recourir à ce mystérieux ressort. Dieu ne gâte pas les siens d’envolées mystiques ou rarement, pour mettre en appétit, pour faire brièvement humer le parfum du banquet. Le plus souvent, Il joue l’absent ou l’indifférent. C’est alors que l’âme vraiment amoureuse n’a de cesse, inquiète et troublée, de Le chercher. Le retrouve t-elle ? Ah ! Tu es là ! Et l’égoïste satisfait recouvre sa routine insouciante obligeant l’Aimé à se cacher encore.

Ce fut donc avec une prudence feutrée que Marie et Jean prirent la même route.
Vu de l’extérieur, ils semblaient un couple.
Mais ce n’était pas un couple normal. Ils ne s’agrippaient pas, ne se vampirisaient pas. Sur la photo, ils étaient tous les deux de face.
Ils étaient comme les deux flotteurs d’un catamaran, solidarisés par les barres de liaison et le gréement du souvenir permanent de Dieu. Que celui-ci vient à faiblir et c’était la crise. Ils se sentaient alors désynchronisés, à la dérive.
Dans les premiers temps, Marie exerça sur Jean un dangereux charisme décongelant. Il se mit à ressentir et le cuirassé se mua en barcasse qui prenait l’eau de toute part. Il en fut désemparé. Le contrôle qu’il avait appris à exercer sur les évènements de la vie s’étiola. L’arme qu’il s’était forgée se trouvait métamorphosée en pétoire pitoyable.
Paradoxalement, dans le même temps où son cœur s’ouvrait, Jean vit s’installer, dans son âme, une terrible sécheresse dès le jour de sa chrismation, un huit septembre. Alors que la faim le tenaillait jusqu’à ce jour, il sombra, pendant deux ans, dans l’anorexie spirituelle.

Un jour, de passage dans un monastère russe, le Père S. dit un moleben* à leur intention.
Regardant Tosca, il lui dit : « Tosca. Ce n’est pas un nom orthodoxe, ça ! Il n’y a pas de sainte Tosca. Vous vous appellerez Marie et Sainte Marie l’Egyptienne sera votre protectrice. »
Ce fut dit.