samedi 30 janvier 2010

Le moine

Celui qui demeure sous le secours du Très-Haut,
Repose sous la protection du Dieu du ciel ;
il dit au Seigneur : tu es mon soutien et mon refuge,
mon Dieu, en qui je mets mon espérance.
(ps. 90.2)


Le compagnon de Jean ne s’était réveillé qu’une fois, la seule fois où Jean l’avait senti joyeux. Le jour où Père Dorothée avait fait de Jean le Père Théophile, comme on le verra plus tard.
Théophile, comme le fol en Christ de la Laure des grottes de Kiev.
Jean portait l’ascèse de la folie en Christ au-dessus de toutes les autres. Mais il était assez lucide pour savoir que, moins qu’une autre, elle n’était pour lui. La vanité aurait, à coup sur, piégé cet anticonformiste congénital.

Après la question de Père Dorothée, Jean essaya de mettre de l’ordre dans ses pensées et s’interrogea sur ce tropisme qui, depuis plus de cinquante ans le portait vers l’état monastique sans qu’il n’ait jamais eu ni l’opportunité ni, peut-être, la détermination de franchir le pas.
Bref, il tenta d’intellectualiser un appel inassouvi.

Qu’était donc, pour lui, le moine au point que, toutes ces années, il le considérât comme tellement au-dessus de la condition humaine qu’il lui paraissait un idéal inaccessible. Lui, moine ? Le simple fait d’en poser l’hypothèse, le plantait au pied d’une montagne faite pour les alpinistes chevronnés et dont, seul, le camp de base était à sa portée. D’ailleurs, avec Marie, ne s’étaient-ils pas dits novices à vie dans leur monastère intérieur ? Il se souvenait de tous ces jours passés au Monastère avec elle, offices après offices, de ces silhouettes noires, dont l’ampleur masquait les mouvements au point qu’ils semblaient se déplacer un peu au-dessus du sol, de leur aisance à se mouvoir dans un typicon* dont la complexité le déroutait. Il connaissait leur vie, faite de fatigues, de jeûne et de veilles, ancrée dans la prière sans aucune des petites consolations du monde. Il réalisait qu’une chose était de partager cette vie quelques jours, quelques semaines, quelques mois. Mais toute une vie avec, pour seul terme, la mort !
Il s’en était un jour ouvert à Père Denys qui lui avait répondu qu’il suffisait de se couper du monde une bonne fois pour toutes, et qu’alors cela coulait de source. Il lui avait dit cela tout simplement, gaiement. C’était si facile ! Malgré son âge, il était impressionné par ces hommes plus jeunes comme un élève-officier devant le plus modeste des galonnés, partagé entre l’ambition d’être, un jour, conforme au modèle et la crainte qu’elle ne soit, à jamais, hors d’atteinte.
Comme il aurait aimé chercher auprès de ces hommes, comme de son père spirituel, les paroles qu’il brûlait d’entendre. Mais ils n’avaient, ni les uns ni les autres, d’autres mots à lui dire que « Viens, si tu veux. »
Enterrer les morts, ses tout-petits morts, Jean n’avait rien fait d’autre pour, inconsciemment, retarder l’échéance espérée et redoutée.

A sa décharge et contrairement à de nombreux postulants, surtout parmi les plus jeunes, Jean avait une perception aiguisée de ce qui faisait du moine non seulement un être à part mais un être unique et irremplaçable dans l’histoire humaine.
« Cet homme ou cette femme qui se retire dans la solitude pour, au prix de la prière, obtenir la Grâce de purification, anticipe, par son genre de vie, ce Royaume inauguré par la Passion et la Résurrection du Sauveur . »
En mettant entre les mains de Dieu sa liberté, par son « oui » inconditionnel, par sa mort au monde, le moine, ressuscité avec le Christ est le témoin vivant et toujours actuel de l’Espérance Pascale.

C’est ce qu’enseignent les Pères, en quelques lignes qui disent tout. Reste à en pénétrer les implications.
Pour le profane, au minimum, se pose la question : « à quoi sert le moine ? »
La vie monastique est essentiellement perçue comme une fuite face aux réalités et aux misères du monde, comme un genre de vie égoïste, tout au plus utile au seul intéressé.
Curieuse conception, d’ailleurs, de la part d’un monde dont toute la pathologie se résume en une hypertrophie du « moi ».
Il est troublant pour le médecin de constater à quel point les grandes pathologies du siècle qui affligent les corps sont l’exact reflet physiopathologique des maladies sociétales, de « la » maladie, devrait-on dire.
Cette « hypertrophie du Moi » se caractérise, en toute logique, par divers ordres de troubles :
D’abord l’individualisme, le renfermement sur soi-même, l’oubli et l’indifférence aux autres, la perte de repères et de tout système de valeurs, les troubles de la communication et du lien d’autant plus paradoxaux qu’ils se développent dans un contexte technologique centré, justement, sur les moyens de communication, la solitude qui en dérive et, enfin, l’éclatement de ce « moi » en de multiples troubles névrotiques, voire psychotiques.
Ces troubles sociétaux éclatent d’évidence à tout regard lucide autant que compatissant.

Or, il n’est pas plus égoïste et individualiste que le cancer, la cellule cancéreuse. Son « moi » passe avant tout, mobilise toutes les énergies possibles du corps qui l’abrite. Elle ne pense qu’à une chose : sa propre vie. Elle se veut, en fait, une cellule immortelle. Son obsession est sa reproduction et son essaimage, véritable impérialisme destructeur. Cet individualisme poussé à l’extrême est aussi suicidaire car en tuant le corps-hôte, il tue la cellule atteinte. La cellule cancéreuse n’en a cure.
Le SIDA mais aussi tous les syndromes allergiques ou auto-immuns ont en commun un dérèglement de l’immunité. Les corps qui en sont atteint ne savent plus reconnaître l’ « ennemi ». Leurs réactions ne sont plus adaptées. Dans les syndromes d’immunodéficience, la défense est réduite à rien, dans les syndromes allergiques ou auto-immuns, elle est disproportionnée voire déviée vers l’ami. L’organisme atteint a perdu tout repère et discernement. Sans système de reconnaissance, c’est à dire de valeur, il ne sait plus distinguer son bien. Il oscille, dans une inadaptation complète aux situations, entre l’apathie et l’agressivité.
Les troubles cognitifs, enfin, au premier rang desquels la Maladie d’Alzheimer sont avant tout une maladie du « lien » et de la communication. Par le dé-tricotage progressif de la mémoire, l’environnement devient étranger. L’organisme atteint commence par perdre sa capacité de mémorisation, de dire qui il est, d’où il vient et où il va selon les trois interrogations de Gauguin. Moins de stockage de l’information, moins de restitution de celle-ci, moins de restitution, moins de re-connaissance, moins de re-connaissance, plus de solitude, plus d’angoisse, plus de renfermement, ce qui boucle le cercle vicieux.

Ainsi, dans le domaine du visible et de la raison pure, la pathologie de l’individu permet de comprendre celle du groupe.
Même un être purement rationnel et matérialiste peut imaginer, voire comprendre, qu’en amont de la pathologie du groupe se trouve la pathologie de l’esprit humain, la maladie spirituelle par excellence qu’est l’Orgueil, forme suprême de l’Hypertrophie du Moi qui contamine tout le groupe.
Est-ce à dire que ce dernier est un phénomène nouveau ? Non, bien sur.
Ce qui est nouveau, c’est la perte de l’antidote : la Foi.
Cette Foi grâce à laquelle, il fut un temps où plus de la moitié d’une population était moine ou moniale, où les monastères et autres lieux de vie monastique fleurissaient par centaines, par milliers.

Car, pour en revenir à la question posée plus haut « à quoi sert le moine », on pourrait répondre comme déjà entendu : « à rien, justement », laissant le questionneur sur sa faim, voire un peu vexé.
A moins que cette faim laissée à elle-même ne soit génératrice d’une salutaire recherche, le risque qu’elle ne provoque qu’un haussement d’épaule mérite de préciser que le moine est très justement un homme qui ne lutte pas seulement contre l’hypertrophie du Moi mais vise son anéantissement et cela au point de désirer offrir sa vie, non uniquement pour son propre salut, mais pour celui du monde entier.
« Je le tue parce qu’il me tue » disait un saint ascète de son corps.

Car si le moine ne cherchait que son salut, le monde pourrait être sans lui.
« En paix avec Dieu, il devient cause de paix pour les autres » dit saint Théodore le Studite.
En cela, il est intercesseur, être sacerdotal, point de contact terrestre d’une ligne à haute tension de Grâce qu’il distribue autour de lui par le fait même qu’il est ce qu’il est.
Il assume pleinement, à l’égard de l’humanité et de la création tout entière la fonction de médiateur dévolue à Adam.
Le moine se situe exactement à l’interface du Monde et du Royaume. Lui seul, entre les deux, maintient la communication.
Par sa présence, ses prières, sa ressemblance au Christ méritée par des années de combat spirituel, le moine soulève l’humanité entière vers Dieu comme le levain fait lever la pâte.
On dit qu’au Mont Athos, les moines sont les fleurs du jardin de la Mère de Dieu.
Partout ailleurs dans le monde, ils sont ces mêmes fleurs qui rompent et égaillent la triste monotonie du paysage humain.
Si le monde ne peut-être sans moine c’est justement parce que le moine, produit d’une longue et riche tradition, est, par sa sainteté ordinaire, l’unique contrepoids, l’antidote, l’antithèse de ce Moi social et individuel.
Non. Ces termes sont encore insuffisants.
Il est au Moi , ce que l’anti-matière est à la matière.
Il est un anti-Moi.
Sans ce contrepoids, c’est le monde entier qui basculerait brutalement dans l’état suicidaire du Cancer du Moi.

Mais le moine est aussi un anti-Temps. Il s’inscrit et, par là, inscrit toute l’humanité, toute la création hors du Temps.
La physique et les mathématiques modernes ont approché une définition du Temps qui n’est pas sans cohérence avec ce qu’en dit la Foi
Elles disent que le Temps et l’Espace sont deux perceptions d’une seule et unique réalité. Liées l’une à l’autre. Plus le Temps s’accélère, plus l’Espace rétrécit. Et vice et versa.

Au regard de la Foi, le Temps est une parenthèse.
Il est un espace fini où, par miséricorde, Dieu a permis que soit enfermé l’Homme après son acte d’infidélité et de défiance.
Par miséricorde, car, à n’en pas douter, s’il n’avait tenu qu’au serpent , l’homme serait resté immortel dans sa chute.
Ainsi, le Temps et la Mort ne sont qu’une seule et unique réalité et parenthèse … et cela ne fait pas l’affaire du Malin. Alors, il attend l’âme, au-delà de la mort, pour plaider son acte d’accusation.
Pour la conscience et la raison de l’Homme, le Temps commence avec sa naissance et se termine avec sa mort. Mais l’une et l’autre sont indéfectiblement liées car, entre les deux s’étend un espace caractérisé par le principe d’entropie, un principe de perte, de régression, de désorganisation.
« Tu es poussière et tu retourneras poussière »
Par sa chute, l’Homme a entraîné toute la Création, non douée de raison mais non insensible, dans cette parenthèse temporo-mortelle.
Et ceci, semble t-il, de façon inégale.
Ainsi, la science du proche peut-elle étudier les origines de la Terre, de l’Homme et des espèces. Il n’y a pas de raisons sérieuses de douter de ses conclusions.
Mais quand elle remonte au plus lointain des australopithèques, elle ne fait que remonter, péniblement et de façon très parcellaire vers le moment où Dieu revêtit nos parents de peaux de bêtes . Ce qui s’est passé avant, quand Adam et Eve avaient des corps de Lumière, lui échappera à jamais car, alors, le Temps n’était encore pas venu.
En revanche, quand la science considère le Cosmos, bien que celui-ci soit enfermé dans l’Espace-Temps, il semble qu’il ait gardé certaines caractéristiques de l’Eternité, comme si Dieu avait permis aux hommes de contempler, de loin et de façon définitivement inaccessible, en ce temps, les merveilles de sa Création. Les Séraphins gardent la porte de l’Eden mais n’en ont pas fermé les fenêtres.

Qu’est-ce donc qui oppose, au regard de la raison et de la Foi, le Temps et l’Eternité.
De façon lapidaire, on peut dire que le Temps est centripète et que l’Eternité est centrifuge.
Quel homme n’a pas perçu le rétrécissement du temps qui le fait avancer en âge. Ce n’est pas une impression, c’est une réalité universellement perçue même chez ceux qui évacuent l’idée de la mort.
Il en va de même dans le domaine de la méta-histoire.
Il est, à ce propos, fascinant de voir combien les données de la science recoupent le récit de la Genèse.
Quel conteur humain a imaginé l’irruption de la lumière dans les ténèbres avant celle des luminaires diurne et nocturne, alors que seul l’Esprit planait au-dessus d’un chaos primitif ?
Comment a t-il décrit avec autant de précision chronologique l’apparition des espèces aquatiques puis aériennes ?
Enfin, celle des espèces proprement terriennes avant, la toute dernière, celle de l’Homme.
Les jours de la Genèse n’ont certes pas tous la même durée.
La science essaie de chiffrer. Mais que sont ces chiffres ? L’esprit peut concevoir cent, mille, voire dix mille. Mais au delà ? Ce ne sont plus que des échelles de grandeur impossibles à appréhender sensiblement.
Quinze milliards d’années depuis ce fameux et lumineux « big bang », pauvre onomatopée pour dénommer ce qu’aucun mot ne saurait désigner. Un helléniste distingué saurait peut-être composer un mot associant l’idée d’un Amour démesuré, explosif, dans le refus délibéré de contenir son débordement, dans le désir éternel de se refracter Lui-même, hors de Lui-même.
Dix milliards d’années, au moins, avant l’apparition du système solaire.
Encore neuf milliards et demi d’années avant l’apparition d’une forme de vie organisée.
Quatre cent millions d’années pour qu’apparaissent les oiseaux issus de la longue lignée des grands reptiles.
Encore trois cents millions d’années pour les grands mammifères.
Et l’Homme n’apparaît, selon cette science a moitié aveugle, qu’il y a deux millions d’années, soit, sur une horloge de douze heures, il y a tout juste quarante secondes.
Et encore ! Là, la science se perd. Elle parle d’hominidés. Un grand flou de plusieurs millions d’années persiste autour de l’apparition de l’homme.
On ne trouve sa trace à peu prés certaine qu’il y a cinq cent mille ans.
Combien de temps avant le feu ?
Combien de temps avant les premières grandes civilisations ?
Et cela s’accélère toujours.
L’histoire connue tient sur moins d’un millionième du temps estimé.
Que dire de ces quatre ou cinq derniers mille ans que le Dieu-Homme vient couper en deux ?
Avec quelle accélération foudroyante, nous voyons se succéder ces révolutions qui, longtemps après la toute première dans les cieux, visent à détruire, barreau par barreau l’échelle hiérarchique qui, dans la société humaine, relie l’homme à Dieu. Le Roi, le Père, l’Enfant et pour finir l’ « être libre » lui-même, robotisé, marchandisé, pucé.
Non. La succession des évènements n’est pas linéaire. C’est une spirale qui vise un point final en s’accélérant et dont les spires se rapprochent inexorablement.
Certains savants parlent du point zéro.
L’Ecriture parle de la fin des temps, pluriel révélateur, et nous en décrit les prémices.

Mais, notre perception est incapable de distinguer l’irruption du péché et de la mort dans cette longue histoire d’une création promise à l’éternité.

La science n’a d’expertise que dans le Temps c’est à dire dans un espace caractérisé, pour chacun, par un début et une fin qui n’est autre que la mort. Or le récit de la Genèse se situe dans un autre espace, celui où la mort n’était pas encore dans la nature, notre nature. La science est aveugle dans cet espace comme elle est aveugle sur tout ce qui a précédé le Big Bang et aveugle aussi au delà des limites visibles de l’univers. Son domaine de compétence est un domaine borné et elle est, à jamais, dans l’incapacité de prouver qu’il n’est rien au delà de cette clôture.
Tout ce qu’on sait, de Foi, c’est que l’homme fut à l’origine de l’irruption de la Mort, mais aussi que, sur ordre du Créateur, les choses visibles « furent » dans un Eon déjà fortement perturbé par la révolte des anges, la chute du premier d’entre eux et de tous ceux qui l’ont suivi.
Est-ce pour cela que le cosmos lui-même est marqué de mort ?
Car les étoiles meurent aussi.
De deux façons :
L’une merveilleuse, dilatation puis explosion de lumière des supernovae dites « thermonucléaires », générant une myriade de poussières d’étoile génératrices de nouveaux corps célestes. Mort explosive et altruiste qui semble, dans sa féconde générosité, la reproduction microcosmique du fameux « big bang ».
L’autre mystérieuse et sinistre qui semble tout le contraire de la précédente. Certaines étoiles meurent, en effet, en s’effondrant sur elles-mêmes (on parle alors, cela ne s’invente pas, de supernova « à effondrement de cœur » !) , atteignant une densité tellement monstrueuse qu’elle en déforme l’espace environnant, le courbant en un puits vertigineux qui attire toute énergie à portée, ne laissant échapper aucune lumière. Ces mortels « trous noirs » en déformant l’espace déforment aussi le temps à proportion de leur voracité cannibale.
Pourquoi ces deux façons de mourir, si opposées ? Il se trouve, ce qui n’est pas insignifiant, que les supernovae thermonucléaires sont, au départ, de petites étoiles. Les autres, au contraire, sont des étoiles massives et c’est cette « masse » qui les fait mourir en repli sur soi.

Ainsi, il semble vraiment que la nature même du Temps soit de se replier, de plus en plus vite sur lui-même vers un point « zéro » qui est son centre.
Si le Cosmos porte des marques mortelles du Temps, il paraît, néanmoins, avoir aussi gardé les marques de son contraire.
Depuis l’explosion initiale, il est en expansion constante, parti d’un centre, il va vers la périphérie et c’est en périphérie qu’il s’accélère sans cesse sans que rien ne semble en marquer les limites.
Ce caractère centripète se retrouve aussi dans de très nombreuses formations naturelles et a donné le fameux nombre d’or et sa dérivée, la suite de Fibonacci.
Depuis l’agencement des feuilles, pétales, étamines de nombreuses plantes à la coquille des gastéropodes en passant par la croissance démographique des hyménoptères, tout procède d’un centre initial et s’épanouit en cercles de plus en plus larges.
Ce qui distingue cette spirale centrifuge de son contraire est son sens de croissance.
Au contraire du caractère rétractile du Temps, l’Eternité, par définition, n’a pas de terme. Elle n’est qu’un éternel présent et ceci mathématiquement. Quel que soit le numérateur-temps , aussi petit ou grand soit-il, tant que le dénominateur reste l’infini, la valeur de la fraction reste inchangée et il en va de même de la mesure de la créature devant le Créateur, ce qui fait dire, très justement, au plus grand saint qu’il est aussi le plus grand pécheur.
Que suis-je ? demandait le curé d’Ars. Rien ! lui fut-il répondu.

Que fait l’homme sans Dieu, enfermé dans cette parenthèse qu’il sait bornée par la mort ?
Il n’a de cesse d’essayer de tromper le temps en y faisant des aller-retours, en y tournant inlassablement comme une bête en cage. Il rumine le passé, bâtit son hypothétique avenir, échafaude des projets où s’expriment sa volonté propre et ses aspirations du moment. Quant au présent, il ne cesse de le tromper et de l’oublier dans les distractions.
Comme il est étrange, ce désintérêt universel pour ce point infinitésimal du Temps que l’on nomme le Présent, pour ce point terrifiant et constant !

L’homme-prière est, là encore, en opposition totale.
Neptique*, seul le présent le concerne car il est ce point insaisissable du temps en lien direct avec l’éternel présent de Dieu. En se focalisant sur l’unique présent, le moine s’affranchit du temps. Le passé ne peut être changé. Il n’en garde le souvenir que pour nourrir cet état de marche qu’est le repentir. Le futur, non plus, ne peut être changé car rien n’arrive sans que Dieu ne l’autorise et l’homme, malgré tous ses efforts, ne peut allonger sa vie d’une coudée . C’est dans le présent et uniquement dans le présent que l’homme-prière peut exercer cette liberté dont l’unique fonction et d’adhérer et se soumettre aux desseins de Dieu par un « oui » permanent.
L’éternité étant un éternel présent, le moine fait du présent temporel son seul continuum.
Et il est le seul homme à le faire.

La mort n’est alors qu’un point particulier et déterminant de ce continuum lors duquel se détermine l’état spirituel dans lequel l’âme, momentanément séparée du corps, entre dans l’éternité, soit en marche, soit à reculons, et cela de façon définitive.
C’est pourquoi le moine est qualifié « neptique », vigilant, éveillé, le regard fixé sur le phare divin, conscient de ce présent qui, à tout moment, peut le propulser dans cet état dit intermédiaire sur lequel seule la prière de l’Eglise peut encore avoir prise, en attendant la résurrection des corps et le Jugement Dernier.
Conscient de cet enjeu, le moine se situe au centre de la communion des Saints, au centre de cette solidarité ontologique de l’humanité pour en faire bénéficier ceux qui l’ont précédé comme ceux qui le suivront, en attendant d’en bénéficier lui-même.

Anti-moi, le moine se situe à l’interface du monde et du Royaume.
Anti-temps, il se situe à l’interface de la mort et de l’Eternité.
Il est ce minuscule « pore » qui fait communiquer les deux espaces à travers la fine membrane qui les sépare.
Par sa Règle de vie, il est le témoin, dans le monde et le temps, des réalités du Royaume et de l’Eternité.