mardi 19 janvier 2010

Le voyage

Le garçon partit, et l’ange avec lui ;
le chien aussi partit avec lui et les accompagna.
(Tobit 6.1)


Il lui en avait fallu, du temps, pour rejoindre la Grèce. Dans le chaos ambiant, les moyens de transport se faisaient incertains et les routes peu sures et, de toute manière, dépourvu de « puce », il ne pouvait négocier quoi que ce soit.
A raison d’une trentaine de kilomètres par jour, il rejoignit la côte méditerranéenne au terme de douze jours de marche qu’il n’est pas utile de décrire ici.
Ce n’était pas une randonnée touristique.
Par prudence, il avait pris le parti d’éviter les grands axes routiers et de marcher pendant la nuit.
A l’approche du crépuscule, il commençait à chercher son campement qui allait de la grange abandonnée au refuge de randonnée, de la clairière au champ en friche, du petit cimetière isolé ou adossé à une vieille église à quelque monastère désert, ou presque.

Il ne manquait pas, quand l’occasion se présentait, un détour vers un verger pour se ravitailler, sinon, la saison portait à maturité les mures au bord des chemins.
Un ruisseau de rencontre lui remplissait la gourde et le débarbouillait sommairement.
La prière de Jésus rythmait sa marche.

Il garda le souvenir de quelques étapes. Le petit ermitage de Notre Dame des Vignes qui fut la première, à l’ombre d’un grand figuier aux fruits juteux, le monastère du Barroux gardé par quelques moines qui se savaient, par avance, martyrs, le cimetière troglodyte de saint Pantaléon, la chartreuse de Verne, déserte et pillée où, les consolant de sa propre peine, il rassembla icônes et crucifix souillés pour les mettre à l’abri dans une soupente obscure donnant sur la grande châtaigneraie.

Il se souvenait du franchissement, par un étroit sentier de randonnée, du grand Lubéron, de la traversée du plateau d’Aupt, baigné d’un froid soleil, et du détour, par une sombre forêt escarpée, vers la Sainte Baume et la grotte de Sainte Marie Madeleine.

La chartreuse de la Verne fut sa dernière étape avant Cavalaire où il avait calculé d’arriver au couchant.
Il se rendit directement au port de plaisance où il attendit la nuit, caché dans le bâtiment des sanitaires.

Lorsque sa vision fut bien accoutumée à l’obscurité, et après s’être assuré qu’aucune lumière ne trahît une présence humaine, il parcourut les pontons à la recherche des 8-10 mètres. De nombreuses places étaient vacantes. Qu’étaient devenus ces voiliers ? Leurs propriétaires les avaient-ils pris pour fuir ou avaient-ils été volés et monnayés ?
Il les examina soigneusement, un à un, éliminant les plus luxueux, les mieux entretenus, ceux dont tout indiquait qu’ils avaient été utilisés récemment.
Il choisit un First 30 . Le gréement était soigneusement ferlé. Les bouts invisibles, donc rangés à l’intérieur, le pont poussiéreux, les pare-battage garnis d’algues.
Il n’eut guère de difficulté à en forcer la descente qu’il verrouilla derrière lui. A tâtons, il repéra une couchette et s’y installa.
Il attendit le jour, somnolent.
A la lumière parcimonieuse des verrières dont il garda les rideaux tirés, il explora le voilier.
Il trouva un jeu de voile, en vrac dans la cabine-avant. Les bouts, en nombre, étaient lovés sur l’une des couchettes du carré. Dans les équipets de cuisine, se trouvait de la vaisselle en plastique, des couverts en inox, un autocuiseur et une quantité de paquets de pâtes et de riz. En soulevant le plancher, il découvrit une trentaine de boites de conserve dont les étiquettes, décollées, flottaient en vrac dans quelques centimètres d’eau. Le compartiment moteur, sous la descente, était crasseux mais le moteur, un 10 CV Yanmar, semblait correctement entretenu. L’huile, en tout cas, était au niveau. Les cosses de batterie étaient démontées. Alors qu’il n’y comptait pas, il découvrit la clé de contact, munie d’un flotteur, dans un équipet du carré. L’équipement de navigation était sommaire. En dehors du compas et du loch repérés dans le cockpit, la table à carte était nue. Il y trouva un jeu de cartes côtières, le livre des phares, une règle Cras et un compas de relèvement caoutchouté muni d’une cordelette rouge.

Heureux de cet inventaire, il rendit grâce, se recoucha et tenta de se recaler, progressivement, sur un horaire normal.

La nuit venue et après un prudent tour d’horizon par l’un des capots, il sortit, furtif, et partit en reconnaissance. Au bout d’une heure, il trouva ce qu’il cherchait. Une annexe , couchée à l’envers, à l’arrière d’un Centurion . Les rames étaient fixées à l’intérieur. Silencieusement, il la détacha et la fit glisser sur l’eau huileuse. Y prenant place, il rama, sans clapotis et l’amarra, invisible du ponton, à l’arrière du First 30.

Ce fut sa dernière nuit sur la terre de France.
La journée du lendemain se passa à l’étude des cartes. Jean avait décidé de naviguer à la limite de visibilité des côtes, soit à une dizaine de milles de celles-ci. Il calcula ses caps en conséquence, repéra les phares, nota leurs feux. Il fit cuire du riz pour trois jours, ouvrit au hasard deux boites de conserve et mélangea au riz lentilles et haricots blancs.

Puis, dans un demi-sommeil, il attendit la nuit.
A trois heures, il libéra le voilier de ses amarres et, ramant dans l’annexe, le remorqua silencieusement. Il franchit les feux vert et rouge de la marina et souqua vers le large pendant une heure.
Lorsque les feux de la côte lui parurent suffisamment éloignés, il rapprocha l’annexe et enjamba la filière du cockpit.
Il faisait sombre. La lune, dans son dernier quartier, luisait faiblement, à travers la couche de cirrus.
Le bateau bouchonnait et oscillait.
Jean libéra le gréement qu’il garnit des écoutes et monta les deux voiles qui fassaillèrent, orientant le voilier dans le lit d’une brise de Nord-Ouest. Il remonta les pare-battage.
Alors qu’il semblait, jusqu’alors, une carcasse inerte, le voilier prit vie dès que Jean borda la voilure. On aurait dit un cheval heureux de trouver son allure.
Jean mit le cap au 90 et, arrondissant le cap Lardier, prit le large. Il estima sa vitesse à six nœuds, environ. Il mettrait donc une vingtaine d’heures à passer le cap Corse.

Au lever du jour, Jean mit le voilier à la cape et explora le coffre du cockpit, ce qu’il n’avait pu faire jusqu’alors. Il y trouva le bric-à-brac habituel de jerricans, bouts divers, bouées, feux de détresse périmés, ainsi qu’un écheveau de fort fil de pèche. Le réservoir de gas-oil lui paru au trois-quarts vide. Celui de l’eau était plein. Quatre vingt dix litres. Largement de quoi.
Par curiosité, il se pencha sur la poupe pour y lire le nom de son nouveau compagnon de route. Il eut un choc. MariE. Il se demanda le sens de la majuscule finale.

La nuit était tombée depuis longtemps lorsque loin sur le tribord avant, il perçut les feux d’un phare. Un éclat blanc toutes les cinq secondes. Giraglia. Le cap Corse.
Le bateau à la cape, il s’octroya un sommeil léger.
Lorsque Giraglia fut sur son tribord arrière, il mit le cap plein sud.
Pendant deux jours, il longea la côte corse puis celle de la Sardaigne. Il avait choisi de doubler la Sicile par le sud craignant les fort courants et les tourbillons du détroit de Messine.
Il ondula sa route de manière à, alternativement, garder la côte en vue, puis gagner le large où, toutes les deux heures, il dormait quelques minutes. Tous les jours, il faisait tourner le moteur pour maintenir la charge des deux batteries.

Il n’avait ni la tête ni le cœur à profiter de la ballade. Depuis son départ de la maison-monastère, il se sentait comme un soldat en mission. Toutes ses pensées, tous ses gestes étaient strictement soumis à la réalisation de
celle-ci. Il ne satisfaisait ses besoins, y compris celui de la prière, que conditionnés au but qu’il s’était fixé.

Evadé, il fuyait un monde et n’entendait pas lui laisser la moindre de chance de le rattraper. Comme en d’autres circonstances de sa vie, il se laissa habiter par une sorte
de dureté insensible qui faisait de lui un être tranchant, efficace et sans pensées inutiles, tout en calcul.

A la fin de son troisième jour, il s’aperçut qu’il longeait les côtes en faisant cap à l’ouest. Il en conclut qu’il entrait dans le golfe de Cagliari, au sud de la Sardaigne, vira et mit le cap au 130.
Au bout d’un jour, il vit sur son bâbord avant les feux de la Sicile et mit encore une grosse journée pour en longer la côte sud.
Lorsque, gardant son cap, il vit les côtes disparaître sur son arrière, il comprit qu’il venait de pénétrer la mer Ionienne et mit le cap au 80.
Il fut accueilli par un fort vent de secteur sud qui le forçat à réduire la voilure, ce qui n’empêcha pas MariE de forcer l’allure. Gîtant sur son bâbord, le bateau semblait à l’aise dans ce temps vigoureux. Le gréement chantait gaiement et, sous ses fesses, Jean qui tenait ferme la barre franche percevait la vibration de l’hélice qui, entraînée par la vitesse, tournait follement. L’annexe surfait à la traîne.
Il ne fut plus question de dormir, même brièvement. Jean estima que la dérive lui donnait un cap vrai de 70, ce qui lui convenait.

Les yeux rougis par les embruns et le manque de sommeil, Jean vit la côte souligner l’horizon, droit devant. C’était l’aube de son huitième jour de navigation. Il distingua un chapelet d’îles de diverses tailles. Il se dirigea sur un îlot qui lui paru inhabité. Abrité du vent par la côte escarpée au nord, il jeta l’ancre, affala tout et se jeta sur la couchette, le visage caressé par le soleil levant.

Dans l’après-midi, il se leva, encore fatigué. S’agrippant à la drisse, il escalada néanmoins le mât et s’assit sur la barre de flèches. L’îlot était situé entre deux grandes îles. Sur la plus proche, au nord, il aperçut, à flanc de colline, deux chapelles blanches à toit plat. Plus à l’est, une ville moyenne étalait sa blancheur autour d’un port dont il distinguait les grues. En émergeait un clocher carré couronné par un toit presque plat, à quatre pans de tuiles.
Il resta perché jusqu’à la tombée du jour, jouissant de la lumière déclinante et d’un air étonnamment doux pour la saison. Brutalement, le silence fut déchiré par le hurlement strident de six chasseurs qui fonçaient vers le nord. Un peu plus tard, un bruit d’élytres furieuses précéda le vol, en formation serrée, d’hélicoptères de combat dont la queue, dressée, évoquait celle du scorpion. Couronnée du rotor, la vitre plate de leur tête laissait voir un visage d’homme .

Jean s’octroya une nuit complète, avec la satisfaction d’avoir fait le plus gros du chemin, seulement inquiet de la situation du pays. Il se promit de ne pas relâcher sa prudence.

Le lendemain, il suivit la côte vers le nord, à distance suffisante pour voir sans être trop repérable. Au pied de la ville, s’ouvrait un bras de mer qu’il embouqua et le fit pénétrer dans une sorte de mer intérieure qui lui rappelait le golfe du Morbihan. Des plages de sable blanc en parsemaient le rivage. Pour la première fois depuis plus d’une semaine, il vit, au loin des êtres humains.
Cap à l’est, il s’enfonça dans le golfe et, au bout de quatre heures, en atteignit le fond. Le soleil se couchait derrière lui. Remontant vers le nord, un scintillement attira son regard. En se rapprochant, il reconnut une petite forêt de mats reflétant les dernières lueurs du jour. La brise de terre lui apporta le chant des drisses .
Jean sourit. Il pensait devoir abandonner MariE dans quelque crique, au lieu de quoi, il retrouvait les pontons.
Il patienta en attendant que le jour, entre chien et loup, choisisse ce dernier et, en avant-lente, entra dans la petite marina. Il s’amarra à l’écart et, après un roboratif dîner, emprunta la route caillouteuse dans la nuit. Quelques centaines de mètres le conduisirent dans un gros village entouré de campings. Il déchiffra la pancarte. Katafourko . A sa sortie nord, une autre pancarte. Arta 30 kms. La typographie indiquait une ville d’importance.
Dépassé par un convoi militaire qui se dirigeait, comme lui, au nord, il franchit les premiers faubourgs à la fin de la nuit et se dirigea vers ce qui lui semblait le centre. Les rues étaient bordées de petits immeubles à un ou deux étages avec des commerces en rez-de-chaussée. A plusieurs carrefours, des soldats en armes sortaient de leurs véhicules, mal rasés, les yeux pleins de sommeil.
De la terrasse d’un bâtiment rectangulaire d’aspect officiel, un canon anti-aérien laissait dépasser ses museaux pointés vers le ciel.
Jean ne fut pas interpellé. Avec sa longue barbe, ses cheveux blancs ramassés en queue de cheval, son chapelet au poignet, il semblait l’un de ces originaux mystiques, errant de monastères en églises et ne dénotait pas.

Un carillon, vers sa droite, chanta le Kyrie des Lities*. Il alla à sa rencontre et, dans un espace dégagé, se trouva au pied d’une église massive, carrée, presque aussi haute que large, couronnée de cinq dômes. Des gens convergeaient vers le l’édifice dont les portes massives étaient largement ouvertes. Ainsi, c’était un dimanche.

L’intérieur de l’église contrastait, par son élégance, avec l’aspect massif de ses extérieurs. Des fresques, en partie effacées recréaient la population céleste. Le dôme était couvert d’une mosaïque très ancienne représentant le Pantocrator* entouré des prophètes.
Il se sentit chez lui, si proche de ces instants de bonheur partagés avec Marie quand, tous deux, se rendaient à la Divine Liturgie. Ils se séparaient, les hommes à droite, les femmes à gauche, mais toujours communiaient ensembles et, ensembles, venaient recevoir l’antidoron*. Involontairement, il la chercha du regard vers la gauche.
Il vénéra les icônes du narthex* et s’assit dans un coin.
Le sanctuaire s’illumina et la psalmodie initiale du prêtre inclina le peuple en une lente métanie*.
Jean n’eut pas trop de difficulté à suivre. Structurée par la petite et la grande entrée, par le trisagion* reconnaissable, les lectures, les synaptes*, l’anaphore*, l’épiclèse* et le temps de communion, la Liturgie se déroula de façon familière. Il ne communia pas. Il se savait un inconnu, ici et ne pouvait répondre aux inévitables questions du prêtre.
La Liturgie terminée, il s’assit et attendit.
Il vit le prêtre sortir du sanctuaire tandis que l’église se vidait. C’était un homme âgé, un peu voûté, mais sa démarche était alerte. A l’exception de celles situées de part et d’autre des portes royales, il souffla, une à une les lampes à huile.
Jean s’approcha de lui.
- I am french orthodox. Ime ghalos orthodox . Does anybody speak french ?
Le Père Athanase dévisagea Jean un instant, un peu surpris. Lui posant la main sur l’épaule, il le fit se rasseoir, lui signifiant, de son autre main de l’attendre là.
Au bout de longues minutes, il revint accompagné d’un bout de femme sans age.
- Bonjour, je suis Olga, dit-elle sans accent.
D’autant plus minuscule qu’elle était voûtée, les jambes arquées par l’arthrose, marquées de varices, elle semblait harnachée tant elle trimbalait de sacs dont le contenu serait, à jamais son secret. Les cheveux gris, un peu poisseux, ramassés en chignon, elle arborait un sourire où quelques dents manquaient.
Elle avait tout d’un pauvre hère si ses yeux gris n’avaient percuté l’interlocuteur d’une brillante et joyeuse intelligence.
- Il n’est plus très fréquent de voir des français, ici, surtout orthodoxes. Suivez-moi, vous me raconterez votre histoire.

Ils quittèrent la Panaghia Parigoritissa, Vierge de la Consolation, ainsi se nommait l’église, et Jean la suivit dans les ruelles d’Arta. Elle trottinait avec une vivacité étonnante, sans jamais ralentir et il devait allonger le pas pour ne pas se laisser distancer. Devant un immeuble, elle fouilla frénétiquement dans l’un de ses pochons et ouvrit la porte. L’appartement lui ressemblait. Les icônes innombrables régnaient, impassibles, sur un désordre indescriptible de revues, livres, calendriers qui, tous, touchaient de prés ou de loin à la foi orthodoxe.
Ayant libéré la table sans ménagement, Olga y jeta deux assiettes et sortit du four un plat d’aubergines frites.
Devant une bouteille de Cabernet Sauvignon rosé, produit en Epire, à laquelle Jean rendit un hommage peut-être un peu trop appuyé, ils se racontèrent.
Olga était juriste et avait fait ses études à Genève. Elle resta très discrète sur sa vie et sa famille mais était intarissable sur l’ancien et le nouveau calendrier. Le Synaxaire n’avait, pour elle, aucun secret.
Surtout elle faisait preuve d’une redoutable érudition sur les sociétés secrètes et leurs complots. Une sorte d’abbé Barruel en jupons.
Il lui raconta sa vie, son métier multiforme où, étrange, la blessure guérit la blessure, cette famille aimée qu’il avait, par inadvertance, égarée, Marie, sa polaire, le monastère, son évasion.
Olga et Jean se trouvèrent bien des convergences.
Aux travers d’ évènements si différents de leurs vies respectives, il leur parut évident que la même main tirait la ligne où ils étaient ferrés.
Olga lui apprit que la Grèce, avec l’aide militaire de la Russie, tenait tête à un front turco-albanais soutenu, sans grande efficacité, par un occident en pleine déconfiture, en proie à la récession et aux luttes ethniques. L’Union Européenne s’était, de fait, dissoute, écartelée par des diplomaties divergentes. La Chine en profitait pour régler ses comptes avec le Japon et occupait Taïwan. L’Inde, privé de clients, minée par ses castes, sombrait dans une terrifiante pauvreté et les affrontements inter-religieux. Les juifs d’Israël, submergés par la démographie galopante de leurs citoyens arabes, fuyaient, encore, une terre qui, décidément, se refusait à eux. Les autres nations tentaient de se tenir à l’écart de ce maelström mais subissaient de plein fouet la fin de la mondialisation.

Ils restèrent pensifs, faisant tourner le rosé réchauffé dans leur main. Ils pensaient la même chose mais n’osaient l’exprimer tant la peur et l’espoir se la disputaient.
Au bout d’un moment, Olga questionna :
- Et maintenant, que compte-tu faire ?
- Tu sais, je suis venu avec une idée bien arrêtée. Marie et moi rêvions de prendre l’habit, dans la règle monastique la plus stricte mais sans nous quitter. Je sais, ce n’était pas très canonique. Mais j’ai toujours pensé que l’Esprit n’avait cure des règles. Je suis venu ici pour réaliser ce rêve qui était le nôtre. Il faudrait que je puisse me rendre aux Météores.
- Aux météores, il n’y a plus grand monde. La crise des vocations nous a touché aussi. Tu t’imagines bien que les « frères » ne sont pas restés inactifs chez nous non plus.
- Tant pis, Olga. Je trouverai bien un ermitage un peu paumé pour y finir.
- Je t’accompagnerai bien mais, tu sais, j’ai ici tous mes repères. Et puis, si j’y ai pensé un jour, la vie monastique n’est pas pour moi. Je déteste le monde mais j’en ai pris, pour ainsi dire, possession. Il ne peut plus rien contre moi et je l’emmerde.
- Olga, je garderai de toi le souvenir d’une parfaite maîtrise de la langue française.
Ils pouffèrent et s’octroyèrent une rasade.
- Bon, reprit-elle, laisse-moi quelques jours pour te trouver une solution. Je vais ouvrir le canapé, dit-elle, en se levant, légèrement titubante.

Le lendemain, Olga sortit de bon matin et se rendit à l’église Saint Nicolas pour la Liturgie. Jean l’accompagna. Puis, jusqu’à une heure avancée de l’après-midi, toujours harnachée, la respiration un peu sifflante, elle trottina d’église en église. Dans chacune d’elles, elle s’asseyait de longues minutes et, recroquevillée, semblait dormir. Quand ils rentrèrent enfin, Jean, pourtant bon marcheur, était éreinté. Elle faisait cela tous les jours et, par la suite, Jean resta à l’appartement.

Au bout de quelques jours, elle annonça en rentrant :
- Cette fois, ça y est. Un ami, transitaire à Préveza, expédie demain un camion de farine à Thessalonique. Il passera par Kalampàka et t’y déposera.

A la nuit finissante, le vieux camion diesel qui dégageait une forte odeur de friture klaxonna au bas de l’immeuble.
Ils se firent des adieux pudiques et Jean s’engouffra dans la cabine aux sièges tout en bosses.

Evangelos, le chauffeur était aussi sombre que silencieux. La trentaine, il était noir de toute sa personne, son poil, son teint, son regard et, Jean le perçut, son caractère. Il ne desserra pas les dents du voyage, à une seule exception. Pourtant, il ne dégageait aucune agressivité ni méchanceté. C’était un être sans détours, boulonné à des convictions simples pour lesquelles il était du genre à se faire découper en petits morceaux, ne serait-ce que pour taquiner son bourreau. Sans raison apparente, il se signait régulièrement devant les icônes de papier collées à son pare-soleil.
La route était magnifique et, après Ioannina, escaladait en longues contorsions le massif du Pinde. La neige en illuminait déjà les sommets.
Le col de Katara qui sépare l’Epire de la Thessalie fut franchi au bout de quatre heures. La ville de Metsovo s’étalait à flanc de montagne, alliant tradition et modernisme comme une station suisse. Ce fut le seul moment où Evangelos fit entendre le son de sa voix.
- Vlachos ! cracha t-il par sa vitre ouverte.
Manifestement les Valaches ne sont pas appréciés dans le pays. Jean croyait se souvenir que les choses ne s’étaient pas passées au mieux, pendant la seconde guerre mondiale, entre ce peuple, soutenu par la Roumanie, et les Grecs. Sa naïveté s’en étonnait. Entre orthodoxes !
Un peu plus d’une heure plus tard, le vieux diesel, nourri à l’huile, ayant récupéré son souffle dans les descentes, Evangelos le déposa au centre de Kalampàka.
Jean le remercia en descendant de la cabine. Evangelos le fixa impassible et hocha la tête en un bref salut.

Les Météores forment grossièrement trois massifs. Un à l’est, le second, en forme d’amphithéâtre, au Nord, le dernier, en retrait au nord-ouest. Plus au nord, encore, quelques-uns uns de ces menhirs géants émergent isolés et plus discrets, des flancs érodés de la Pinde. Entre ces Gullivers minéraux qui les toisent, Kalampàka et sa petite siamoise Kastràki insinuent de prudents pseudopodes.
On était au milieu d’un matin d’automne, ensoleillé et frais.
Jean, à l’aide du dépliant touristique fourni par Olga, s’orienta dans la ville et prit la direction du nord. Il traversa une grande place où, hommage obséquieux à la modernité, trônaient de ces sculptures informes et assensuelles, seulement conçues pour chatouiller l’intellect des administrés et l’ego de l’élu.
Ayant traversé Kastràki, laissé derrière lui les campings désertés et les gares routières silencieuses, il prit à droite vers le monastère de Roussanou. Un escalier maçonné y monte et se termine par une passerelle qui enjambe le vide. Il toqua à la porte. Plusieurs fois. De plus en plus fort. La porte resta close.
Il redescendit et rebroussa chemin. Il emprunta le raccourci qui passe au pied de saint Nicolas et remonta vers le nord par la route, laissant le trop imposant Grand Météore sur sa droite. Il se dirigeait vers les massifs isolés qu’il avait vus en arrivant et où des sortes d’ermitages se laissaient deviner.
Il quitta la route et entreprit l’ascension d’un chemin escarpé dont la caillasse lui roulait sous les pieds, perdu dans la châtaigneraie. Il y croisa un bipède du genre farouche, une besace à l’épaule.
- Monasteria ?
L’homme balaya de la main la suite du chemin.
Celui-ci n’avait, manifestement, pas d’autre justification que celle de contourner l’un des pitons et l’aborder sur son meilleur flanc. Un escalier d’une cinquantaine de marches, taillé dans la roche, prenait le relais et butait contre une porte cloutée munie d’un heurtoir qui avait laissé une empreinte arrondie dans le bois.
Jean le laissa retomber trois fois.