Nous avons été remplis de joie,
à la place des jours où tu nous as humiliés,
des années où nous connûmes le malheur.
(ps 89.15)
Père Dorothée avait écouté ces considérations avec sa patience habituelle. Seuls quelques commentaires lui avaient échappé.
- Un peu intellectuel, tout cela, non ?
Jean en était bien conscient mais il était construit ainsi.
Crée en moi un cœur pur, ô Dieu, et renouvelle en ma poitrine un esprit droit .
Non, décidément, Jean n’avait pas, n’aurait sans doute jamais cette pureté, cette simplicité de l’âme qui lui faisait, depuis toujours, défaut. Il était un dissecteur-né, un coupeur de cheveux en huit.
Chaque brebis du troupeau est unique. Mais il existe des archétypes. Certaines naissent simples, paisibles, et paissent sans se poser de questions, plus ou moins près du berger. D’autres sont de nature inquiète, nerveuses, incurablement curieuses et vagabondes. Il arrive à beaucoup de tomber dans le ravin et d’y mourir, dévorées par les oiseaux. Les survivantes cherchent à étancher leur soif dans des hauteurs inaccessibles. Elles en meurent aussi ou bien, un jour, épuisées, elles se couchent et bêlent lamentablement. Le berger les entendra t-il et viendra t-il les charger sur ses épaules ?
Comment donc fallait-il s’y prendre pour devenir un petit enfant ?
- L’intelligence est un terrible obstacle, Jean, lui dit son Géronda, elle est ce que l’esprit a de plus précieux, elle est la citadelle quasi inexpugnable de l’orgueil, le bien le plus difficile à vendre, le seul attribut que Lucifer ait conservé. Il faut prier Dieu, qui te l’a donnée de la reprendre pour son service et te donner l’humilité. Il faut le faire avec constance, sans te décourager. Considère qu’elle fait partie de ton enfer, ta prison, et, comme le dit notre Père Silouane, ne désespère pas.
Je prierai mais je dispose aussi d’un petit moyen bien pratique qui a déjà fait ses preuves chez un certain nombre. Je vais te confier à Père Ephrem pour qu’il t’apprenne la Liturgie et le chant.
Jean en fut perplexe. Il ne voyait pas le rapport. Certes, il avait déjà touché du doigt ses propres difficultés dans ce domaine mais il y voyait surtout la conséquence de son dilettantisme et d’une formation autodidacte. Il ne faisait pas de doute, dans son esprit, qu’un peu de travail le positionnerait à un honorable niveau.
- Mets-toi à genoux.
Géronda revêtit son étole.
« Prions le Seigneur,
Seigneur, Seigneur, Puissance de notre Salut, Toi qui dans Notre Seigneur Jésus-Christ, nous a bénis de toute bénédiction spirituelle dans les cieux, bénis ton serviteur Jean et garde-le en Ton Nom. Accorde-lui de ne point courir en vain, mais de fuir en vérité toute malice et de rechercher toute vertu, avec foi, espérance et charité, afin d'acquérir la vie éternelle, et ayant vécu selon les commandements de Ton Fils Unique qu'il soit rendu digne de l'héritage des saints, dans la lumière de Ta gloire.
Car Ton Nom très glorieux et magnifique est béni et glorifié : Père, fils et Saint-Esprit, maintenant et toujours et dans les siècles des siècles. Amen. »
- Tu es novice, lui déclara t-il sans lui demander son avis.
Ce fut donc sans se départir de son impassibilité que Père Ephrem le prit sous sa coupe.
Il lui confia deux obédiences. D’abord étudier de façon approfondie le typicon* du Monastère, ensuite assimiler les signes et leur signification de l’écriture neumatique*.
Le Typicon, d’inspiration athonite, détaillait la composition des offices, selon les jours, les périodes de l’année, les fêtes, les périodes précédant ou suivant celles-ci, le ou les saints, les jours festifs, les clôtures, les agrypnies*, tout cela s’intriquant. Et puis, il y avait les observances diverses, luminaires, signaux, mouvements.
C’était, au regard de Jean, d’une incroyable complexité qu’il s’ingénia à pénétrer.
A l’improviste, Père Ephrem le questionnait sur tel ou tel point. Jean hésitait, réfléchissait, bafouillait une réponse. Pas un trait du visage de son mentor ne bougeait mais son regard plongeait Jean dans une gène rougissante.
Quand, au terme de quelques mois, Jean eut acquis les rudiments requis, Père Ephrem passa à une autre étape. Prenant au hasard un jour du calendrier liturgique, il lui demandait d’en préparer les offices. Jean trouva cela intéressant mais, au final, il y avait toujours des erreurs ou des oublis dont il était d’autant plus marri que « le Grand », comme il l’appelait en secret, se contentait, feuilletant le typicon, de lui montrer qu’avec un peu plus d’attention et de diligence, il eut évité sa bévue.
Mais c’est dans le chœur que Jean ahanait le plus car le moindre progrès pouvait, d’un jour à l’autre être anéanti.
Le soulagement d’avoir, passé, sans encombre un stichère* faisait place, dans l’instant, à l’exaspération d’avoir lamentablement saboté un tropaire* su sur le bout des doigts.
On aurait pu croire qu’il s’agissait là de déboires de débutant. Mais non. Deux ans passés, l’accident restait possible et fréquent. Le chœur est une terrible école.
Père Ephrem, d’une brève remarque, constatait sobrement chaque impair, lui indiquant du doigt l’arghon* oublié, la varia* inexprimée. Jean soupirait.
Un jour, pourtant, Jean le questionna sur ce qui lui parut une entorse au typicon.
- Le typicon n’est pas l’Ancienne Alliance lui répondit calmement le Grand. Il est une tradition de l’Eglise et, en tant que telle, une règle pour notre manière d’être. Mais il ne s’exerce pas au dépend de notre liberté et de l’obéissance au Géronda.
Tu as appris la chorégraphie. C’est bien. Maintenant n’en parle plus. Ce n’est pas ton rôle. Danse et danse librement.
Jean resta interdit de cette longue tirade.
Deux années entières se passèrent ainsi. Quand il croyait saisir, il ne tenait rien. Quand il pensait progresser, l’instant d’après le lui démentait. Qu’ils étaient loin ces temps où on le disait brillant, comprenant tout et très vite, où l’on flattait son intelligence !
Job. Il était un Job idiot.
Père Dorothée avait raison et son petit moyen « bien pratique » marchait bien. Il avait mis Jean à l’agonie de lui-même, l’avait dénudé, asséché son intellect tenu en échec par des choses toute simples. Un jour vint où il se rendit compte que, quand les choses se passaient bien, sa satisfaction faisait place à de l’étonnement. Une petite voix au fond de lui murmurait, dubitative :
- Est-ce bien toi qui as fait cela ?
Il se souvint qu’il fut un temps où, avant une opération qui sortait de la routine, il demandait en se préparant :
- Seigneur, guide mes mains.
Et de fait, il remarqua à plusieurs reprises que sans hésitation ni tâtonnement, le bon geste survenait au bon moment.
Dans son apprentissage liturgique, Jean n’avait pas vraiment l’impression de prier. Il pensait, alors, travailler à la vigne et, au tout dernier rang, se mêler laborieusement au chœur des anges. C’est le soir venu, dans le silence et la prière, qu’il retrouvait l’intimité de la maison paternelle.
Jean ne pensait plus à sa conversation avec Père Dorothée. Engrené sur la belle machine à prier de ses deux anciens, il en troublait un peu l’harmonie par ses grincements d’outil qui broute. Il était comme une petite erreur de proportion sur une icône, mais tout le monde semblait s’y être habitué.
Un soir, Père Dorothée, qui jamais ne lui parlait de sa formation, lui dit sur le ton de la confidence :
- Demain, Père Ephrem aura 85 ans.
- Il ne les paraît vraiment pas, répondit Ephrem sans méfiance.
- Il en est pourtant ainsi et je suis son aîné de deux ans.
Père Dorothée, la tête légèrement inclinée, laissait filtrer un regard pensif sous la pergola de ses sourcils.
- Eh! Oui, Jean, reprit-il, un jour prochain, nous te laisserons seul ici.
Nouveau silence. Jean sentit quelque chose serrer sa gorge.
- Je resterai, bredouilla t-il d’une voix étranglée.
Père Dorothée respira un grand coup et lâcha :
- Depuis dix siècles, il y a toujours eu un moine ici. Ne nous laisses pas, Père Ephrem ou moi, être le dernier.
Comme jamais, Jean ressentit l’humilité de son géronda. Celui-ci ne lui proposait pas la tonsure comme un honneur que, seul, il pouvait, généreusement, lui concéder. Il sollicitait, pauvrement, un service.
Dans toute autre circonstance, Jean se serait récrié, protestant de son indignité et de ses indigences, peut-être même de son absence de désir.
Là, il était désarmé, piégé par la confiance et le don timidement mendiés.
C’était la fête de la Protection de la Mère de Dieu.
Jean avait revêtu la tunique et les socquettes blanches remises la veille par Père Ephrem.
Pendant tout l’Orthos, il se tint à la porte de l’église, ne se déplaçant qu’une fois vers le proskynitaire*, aux Laudes pour vénérer le voile de la Mère de Dieu.
Après la petite entrée, Géronda vint le chercher et le plaça sous le Polyélaios. Jean se prosterna vers les quatre points cardinaux puis devant l’icône du Sauveur et celle de la Mère de Dieu. Il reçut enfin la bénédiction de Père Dorothée et, les mains croisées sur la poitrine, se posta au centre de la nef, à gauche de Géronda.
Jean se préparait à un second baptême et, pas d’avantage que le premier, n’en avait la pleine conscience. L’importance du moment brouillait sa lucidité et les mots de Père Ephrem qui les avait rejoint atteignaient son cerveau par brides.
- Ouvre les oreilles de ton cœur, frère …
- Oui avec l’aide de Dieu, Père honoré.
Encore des questions.
- Oui avec l’aide de Dieu, Père honoré.
- Maître et Seigneur notre Dieu, toi qui as honoré l’homme de ton image et ressemblance, qui lui as donné une âme douée de raison et un corps de belle apparence, en sorte que le corps fût au service de l’âme rationnelle ; toi qui plaças la tête au sommet et mis en elle le plus grand nombre des sens, veillant à ce qu’ils ne se gênent pas l’un l’autre ; toi qui as couvert la tête de cheveux, pour qu’elle ne soit pas incommodée par les changements d’air ; qui as disposé tous les membres pour l’utilité de l’homme, afin qu’en toutes choses il te rende grâces pour la perfection de ton ouvrage ; toi-même, Seigneur, qui nous as recommandé, à travers ton instrument de choix l’apôtre Paul, de tout faire pour ta gloire, bénis ton serviteur Théophile, qui vient t’offrir en prémices la tonsure de ses cheveux.
Trois fois, Père Ephrem lui tendit les ciseaux. Trois fois Théophile les rendit à son géronda. Il s’agenouilla.
- Le serviteur de Dieu Theophile offre les prémices de sa chevelure, au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit. Amen.
Quatre mèches tombèrent à terre.
- Kyrie eleison, Kyrie eleison, Kyrie eleison, chanta Père Dorothée.
Les effectifs réduits de la communauté imposaient de simplifier le typicon. Père Ephrem conduisit Théophile vers une stalle un peu à l’écart où l’attendait son habit. Il le bénit et rejoignit le sanctuaire pour la suite de la Divine Liturgie tandis que Théophile, revêtait chacune des pièces que lui tendait Géronda. L’habit n’était pas neuf, un peu trop grand, mais il sentait bon. Un mélange de bon savon, d’encens et d’aromates. Père Ephrem l’avait impeccablement repassé. Le coucoulion aussi était un peu large et tenait en équilibre sur la queue de cheval repliée en minuscule chignon. Comme une mariée, c’est en soulevant légèrement la soutane traînant au sol que Théophile rejoignit sa stalle. Là, Géronda lui remis sa croix, un chapelet et un cierge allumé.
Il fut le premier à communier.
Après la bénédiction, les deux anciens vinrent lui donner le baiser de paix et Théophile fut ému de percevoir un peu d’humidité sur la barbe de Père Ephrem.
Vint l’heure du repas.
Pour la première fois, Théophile prit place à la table de Père Dorothée.
Père Ephrem avait préparé un repas de fête. Des beignets de courges et un plat d’aubergines au fromage Halloumi. Sur la table, trônait un carafon nain de résiné. Varlaam avait du recevoir une commande spéciale.
Quand Géronda se fut servi après la bénédiction, Père Ephrem tendit le plat à Théophile.
- Sers-toi, Père Théophile, lui dit-il en un français sans accent.
De saisissement, Théophile laissa échapper la cuillère qui tinta violemment dans la porcelaine.
Père Dorothée tenait sa main devant la bouche, contrôlait avec difficulté les tressautements d’un rire contenu et se signait rapidement.
Père Ephrem regardait Théophile, droit dans les yeux, les lèvres un peu plus crispées que d’habitude.
- Je .. vous .. tu parles français ?
- Tu n’es pas assez saint, Père Théophile, pour entendre les anges.
Un silence.
- Capitaine de Fronsac, du 1er REP . A tes ordres, mon colonel.
Théophile se sentait ridicule d’ahurissement. C’était totalement décalé vu le lieu et les circonstances mais ils se tendirent la main dans une ferme étreinte.
Père Ephrem raconta.
Après le 30 avril 1961, il s’était éclipsé avec d’autres. Les services de renseignement de la république l’avaient pisté pendant des années. Mais on ne retrouve pas comme cela celui qui, à vingt ans, s’était évadé d’un camp viet-minh après en avoir, très proprement, étranglé le commissaire.
D’autres s’étaient loués ici et là comme soldats de fortune sous bien des latitudes. Lui avait fait du bénévolat, offrant gracieusement son sang à tous les drapeaux qui, pour peu, chantaient de leurs haillons effrangés la chrétienté à l’agonie. C’est au Kosovo qu’il était devenu orthodoxe.
Sitôt chrismé, il était entré comme novice au monastère de Visoki Decani. Plus tard, son géronda l’envoya à Chilandar où il fut ordonné prêtre un 21 novembre . C’est là qu’il rencontra Père Dorothée en pèlerinage dans le jardin de la Toute Sainte. Géronda était seul depuis deux ans dans le monastère oublié.
L’athlète des causes perdues n’y résista pas et obtint la bénédiction de son père spirituel.
