Tu es mon Roi et mon Dieu.
(ps 43.5)
Ils parlèrent longuement, avides de partager leurs trésors, amassés faute d’avoir trouvé preneurs.
L’une de ces palabres fut, malgré sa trivialité apparente, décisive.
Marie découvrit, surprise, que Jean était royaliste.
- Tiens ! J’avais aussi un oncle royaliste, dit-elle légèrement amusée par cette originalité.
Jean lui expliqua qu’il ne s’agissait aucunement d’une conviction politique. Il ne tenait pour aucun prétendant et ne ressentait pas de nostalgie pour une époque disparue, victime, à la fois, des tripotages de l’Ennemi et de ses propres infidélités.
La vérité est que la Démocratie n’existe pas, ni dans le Royaume des cieux, ni dans la nature.
Dieu est Roi.
Le Roi n’est pas un monarque quelconque.
L’idée de royauté repose d’une part sur la monarchie, d’autre part sur un contrat de protection, de confiance et de fidélité entre le Roi et ses sujets.
Le contrat engage les deux parties mais le Roi seul en dicte les termes.
Le sujet doué de raison reste libre d’y adhérer mais ne peut les changer.
S’il y adhère, c’est une promesse échangée, librement.
Dans le cas contraire, il s’exclut du Royaume.
Telles sont aussi les bases de la Royauté chrétienne qui, dans le Monde et le Temps, reproduit, malgré l’imperfection des hommes qui la personnifie, le modèle divin d’exercice du pouvoir. Telle était la signification du Sacre et de l’Onction.
Le Roi oint est une sorte de moine car, tout comme ce dernier, il se situe à l’interface du Temps et du Monde, tentant par la sainteté de son état de renouer avec l’antique alliance, d’une part, avec la promesse qui ne se dément pas, d’autre part.
En cela, la Royauté chrétienne est une ascèse de conformité au modèle céleste
Le Révolutionnaire ne s’y est pas trompé, tant en France qu’en Russie.
Dans l’ombre, son élément, il mit deux siècles à forger son arme, sociétés secrètes dont le nom même constitue le rapt cynique d’une ancienne tradition, et où, abusant la piétaille de flatteries, seule une petite minorité, sait réellement « qui » elle sert.
Dans le cas du contrat royal qu’il lui propose, Dieu s’engage à procurer à l’Homme tout son nécessaire. Il a fait de l’Homme le maître de la création et lui en a donné, non seulement la jouissance mais aussi la royauté. C’est pourquoi, il lui a donné de « nommer » les créatures non raisonnables, c’est à dire d’en définir la place et d’en prendre possession . L’homme est donc doté, lui aussi, d’une royauté. Mais d’une royauté médiatrice. De même qu’un contrat d’amour et de fidélité le lie au Créateur, un contrat de protection et de sage usage le lie à toute la création dont il est responsable devant Dieu.
Féal et lieu-tenant du Roi des cieux au sein de la création, l’homme est, en outre, porteur d’une promesse inouïe qui le place au-dessus des anges : Il est appelé à une union particulière à Dieu, à l’adoption, à la déification. Dieu a prévu d’associer son vassal à Sa propre royauté, de lui passer au doigt l’anneau filial .
Par son infidélité, l’homme a rompu ce contrat et s’est exclu lui-même de cette promesse et du Royaume. Désormais nu car dépouillé de la lumière divine, il perd ses attributs royaux, connaît la faim, la soif, la peine et la douleur. Son corps, son âme, son intelligence perdent leur harmonie, se désynchronisent et se dissocient en entrant dans la parenthèse du Temps. Le corps, affaibli, doit, par lui-même, assurer sa subsistance ce que Dieu lui permet en le revêtant de peaux de bêtes , d’organes qui doivent se substituer, par leurs fonctions propres, à l’action du feu divin désormais absent.
Subissant en cela les passions du besoin, le corps devient un maître exigeant et tyrannique qui dicte ses nécessités à l’âme et à l’intelligence, les rendant ses esclaves, interdisant ou limitant leurs propres fonctions.
Ainsi, s’il est vrai que, selon les paroles mêmes du Christ, il n’y aura, dans le Royaume « ni femme ni mari» , ce n’est là qu’une restauration de l’Ordre édénique. De même que, nouvelle Eve, la Mère de Dieu conçut le Fils de l’Homme sous l’action du Saint Esprit, il en eut été de même pour Eve si elle avait conservé son corps de lumière .
Etre dual fait d’un principe masculin et d’un principe féminin tiré de lui , l’être humain était totalement dépendant, pour sa croissance et sa connaissance, du principe divin. Ayant choisi de s’en affranchir pour acquérir la connaissance, Dieu lui interdit l’accès à l’arbre de Vie , mettant une limite à la parenthèse du Temps où l’homme s’était enfermé.
L’exigence de la chaste virginité monastique n’est donc pas une mortification mais la volonté d’anticiper un ordre céleste non seulement initial mais restauré, de dire non aux mauvais plaisirs du corps, de rétablir l’intégrité de l’homme total, corps et âme.
Tout le principe de l’ascèse est là et n’a qu’une justification qui la situe en dehors de tout juridisme : l’obéissance aimante, le retour, par fidélité, à cet Ordre. C’est le vote libre et éclairé de l’intelligence pour un système qui replace l’homme dans sa relation normale de confiante dépendance au Roi, contre la dictature d’une nature corrompue par le péché et soumise au plus cruel, au plus menteur, au plus cynique des révolutionnaires.
L’ascèse est une entreprise de libération, de résistance à l’occupant et, comme telle, elle a son coût, ses difficultés et ses risques car l’ennemi n’est pas débonnaire et ne se laisse pas faire.
L’homme du monde, en ces temps, a tendance à considérer la règle de vie monastique comme la conséquence d’oukases arbitraires et répressifs de l’institution ecclésiale.
Il ne peut imaginer ni la légitimité ni la logique de ces fondements que sont la chasteté, l’obéissance et l’ascèse, c’est à dire la pauvreté.
Pour lui, la première, dont il ne voit, aveugle, que la signification charnelle, est en contradiction avec un ordre naturel et physiologique, avec la perpétuation de l’espèce, avec le droit au plaisir.
La seconde lui semble, sans doute, la contrainte la plus inouïe. Toute sa conception de la liberté « droit-de-l’hommiste » s’en révolte. Là aussi, le plus religieux y verra la plus terrible contradiction avec cette liberté dont nous a dotés Dieu lui-même.
La troisième est aussi scandaleuse pour lui que les deux premières. Elle s’oppose frontalement à tout ce que lui dit son corps de ses nécessités vitales. Quoi ? Le fruit est là, devant lui, offert par Dieu même, et il ne pourrait le cueillir ?
Ce siècle, qui plus est, est sans doute la pire époque qu’ait connu l’humanité pour lui faire comprendre et accepter la règle de vie monastique.
Distinguer chasteté, obéissance et pauvreté est pour la commodité. En fait, les trois sont intimement liés. Mais il semble que l’obéissance ou, plus exactement, la fidélité soit la toute première des vertus régissant la règle de vie monastique et que c’est elle qui explique et justifie les autres, par elle que l’on parvient à leur exercice.
Mener ce combat nécessite de quitter les lieux habités et de prendre le maquis en ne comptant que sur les parachutages de Grâce du seul Allié possible.
Sans Lui, le combat est perdu d’avance car les forces trop disproportionnées.
On pourrait même croire qu’il est déjà perdu. Tout est entre les mains de l’Occupant. Plus une once de pouvoir, en ce monde, ne lui échappe.
Les rangs des derniers résistants se clairsèment. On n’entend plus nulle part les hymnes de Dieu et ses étendards sont mis au rebut.
Même chez les patriotes ne se recutent plus de combattants.
« Le Fils de l’Homme, quand il reviendra, trouvera t-il encore la Foi ? » interroge le Seigneur lui-même, sans donner de réponse .
L’Allié lui-même peut-il engager ses forces pour un peuple au sein duquel il n’a plus un seul ami ?
Un allié terrestre, sans doute pas.
Mais l’Allié céleste n’est pas ainsi. Sa fidélité ne se dément pas. Jamais Il ne revient sur son alliance .
Son plan rédempteur est de toute éternité.
Si par son acte de résistance, le moine revêt l’habit angélique et tente de mener une vie semblable aux anges , il va beaucoup plus loin encore en participant à la Restauration.
L’ancienne liturgie (latine) disait :
« Toi qui as créé l’homme d’une façon admirable et l’as restauré d’une façon plus admirable encore … »
Elle chante aussi « la bienheureuse faute qui nous vaut un tel rédempteur. »
Car Dieu, Roi et indéfectible allié, seul ami des hommes , n’entend pas seulement rétablir sa créature dans sa pureté initiale. Par son plan rédempteur, il l’introduit directement dans un processus de déification. Pour cela, il a donné à l’humanité un nouvel Adam, homme parfait et sans péché, obéissant jusqu’à la mort , juste annoncé par tous les justes, prototype de l’homme nouveau : son propre Fils, incarné, l’un de la Sainte Trinité, par qui tout a été fait, fruit délicieux du nouvel arbre de vie, nouveau jardinier du nouvel Eden, vrai Dieu et vrai Homme par qui, avec qui et en qui les hommes reconstruisent le temple ruiné de leur personne et deviennent Dieu.
Le moine mène, certes, une vie angélique mais, se dépouillant du vieil habit adamique, il se laisse revêtir de l’habit christique.
Aux trois tentations, aux trois réponses du Christ, font écho les trois vœux de sa règle.
« Ce n’est plus moi qui vis, dit saint Paul, mais le Christ qui vit en moi », signifiant par là que celui qui se « colle » au Christ, meurt avec lui sur la croix des passions, du péché et du monde et, dès ce temps, ressuscite avec Lui.
Et cela ne se réalise pas seulement dans le Mystère de la Foi mais en toute réalité puisque, par les Saints Dons, apparaît une concorporalité pour ainsi dire chimique avec le corps et le sang du Christ, non pas un Christ mort mais un Christ ressuscité. C’est pourquoi les Saints Dons ont la chaleur de la vie, corps et sang mêlés et non corps exsangue.
Ce qui manque cruellement à l’homme de ces temps, ce pour quoi les rangs combattants sont tragiquement décimés, c’est la juste conscience de l’enjeu du gigantesque combat qui se déroule depuis la nuit des temps et s’aiguise sous nos yeux.
Cet enjeu, c’est lui et il n’a plus la moindre idée du prix payé pour lui lors d’enchères remportées, haut la main, par Dieu lui-même.
D’essence royale, il vit comme le dernier des manants.
Le monde et ses séductions l’ont rendu Alzheimer. Il ne sait plus qui il est ni où il est. Il ne reconnaît plus ni son père, ni son époux ni son frère.
Tout en ce monde, de l’enfance à la mort, de la famille à la rue, de l’école à la vie professionnelle, dans ses loisirs et son ennui, dans sa science et son art, tout convainc l’homme de ces temps qu’il n’est qu’un être hasardeux, impuissant, sans plus de transcendance qu’une fourmi parmi des milliards de fourmis et n’ayant pour seul objectif réaliste et raisonnable que la satisfaction, d’urgence, de ses désirs et un peu de jouissance avant sa disparition programmée.
Jamais le monde n’a offert autant de distractions à l’homme. Pourtant, il n’a jamais été aussi triste, marqué par un pessimisme existentiel.
C’est que l’homme de ce temps, au fond de lui, sans même en avoir une claire conscience, sent que le monde le chosifie.
Or lui, le véritable Graal est conçu pour contenir Dieu. Comme il y a des verres à eau, des verres à vin ou des verres à liqueur, l’homme est un verre à Dieu. On peut lui faire oublier mais il reste alors désespérément vide et il le sent.
Marie et Jean réalisèrent quel abîme infranchissable séparait ces deux consciences, ces deux destinées, l’Etre et le non-Etre.
Le Roi leur ouvrait la voie du Moine.
