Voyez qu’il est bon, qu’il est doux d’ habiter en frères tous ensemble Ps 132
Rétrospectivement, Théophile pensera que seule une imprévisible providence avait pu l’amener là, tant, parmi la dizaine d’autres ayant fleuri en ces lieux depuis dix siècles et qui, pour la plupart, étaient maintenant abandonnés, le monastère qui l’accueillit était modeste par sa taille et discret par son endroit.
Il se nichait au sommet d’un pic étroit et dominé, sur son flanc nord-est par une masse rocheuse autrement imposante. Les bâtiments avaient été édifiés face à celle-ci, ce qui les rendaient invisibles du sentier qui serpentait dans les broussailles et se perdait dans un maquis fleuri.
Compte tenu de la place disponible au sommet, il est vraisemblable qu’initialement un moine un peu fou avait voulu s’en faire un simple ermitage. Il avait du y bâtir, au prix de prouesses alpinistes, un premier bâtiment de plein pied comprenant une cellule et une chapelle. Semblables à des lauzes, les pierres apparentes étaient presque plates. Leur teinte variait du blanc au gris avec toutes sortes de nuances rose ou oranger qui contrastaient avec un jointement d’une éclatante blancheur.
La folle sainteté du fondateur avait du lui attirer une importune compagnie de disciples que, n’ayant pu décourager, il n’eut d’autre choix que fuir ou accueillir. C’est ainsi que la maison s’était vue élevée d’un étage de cellules aux fenêtres étroites. Presque des meurtrières. Sur le vide, chaque niveau était entouré d’un balcon de bois étayé sur la roche. Sur une des extrémités, au rez-de-chaussée, une trappe s’ouvrait sur l’abîme, accès le plus direct.
Il fallut alors construire une église.
Dans ce domaine, les moines du onzième siècle ne barguignaient pas. La place manquait ? Tant pis. Comme un navire pointant sa proue sur le large, elle s’avancerait au-dessus du vide, prenant appui sur une muraille maçonnée au rocher vingt mètres plus bas.
Un passage voûté et étroit la séparait de la clôture. On y pénétrait par une porte massive aux épaisses ferrures, encastrée dans un porche droit de part et d’autre duquel pendaient deux drapeaux effrangés, grec et athonite.
Construite selon le plan classique des églises orthodoxes, celle-ci lui fit une impression mémorable. Contrastant avec l’exiguïté des lieux, elle lui parue immense malgré la pénombre qui y régnait. La lueur des lampes à huile se diffusait sur un nombre incroyable de lustres suspendus à la voûte qui, nocturne, se dissimulait au regard. On se serait dit sous un firmament dont chaque étoile était une pièce d’orfèvrerie que le polyelaios* humiliait de sa majesté solaire.
Les murs se perdaient sous les fresques réalisées, il l’apprit, par un iconographe crétois du seizième siècle. Anges, patriarches, apôtres, saints hiérarques, martyrs formaient une foule compacte et hiérarchisée entourant l’espace libre de la nef fermée, à l’est, par l’iconostase* de bois ouvragé. Les portes en étaient fermées par un lourd brocart grenat illuminé d’une croix d’or. De part et d’autre des portes royales flambaient les regards du Sauveur et de sa Mère, hiératiques, figés dans une attente millénaire, patiente et miséricordieuse, de l’âme prodigue.
L’église, consacrée à saint Antoine, semblait donc n’avoir pas de limites. Cela lui rappela la vision du Père Joseph l’Hésychaste lorsque celui ci s’était vu transporté dans un sanctuaire immense et souterrain dont il ne put dire « s’il s’agissait d’une église, du ciel ou du trône de Dieu » .
C’était au sud de l’église, contre le sanctuaire, que naissait le sentier vertigineux qui conduisait à la maison.
Père Dorothée était l’higoumène* du petit monastère oublié. Sa communauté se composait d’un seul moine, le Père Ephrem.
On ne pouvait imaginer plus mal appariés.
Autant l’ancien inspirait une bienveillance paisible et souriante, autant son disciple était l’image même de l’ascète austère et silencieux. Théophile l’imaginait une copie de saint Ephrem le Nouvel Apparu. Comme lui, un rude gaillard.
Autant le premier était trapu, presque rond et avait du être robuste, autant le second était longiligne, noir et décharné.
L’un semblait un olivier au tronc centenaire, l’autre un cyprès fin et cassant.
Ce qui frappait, c était leurs mains aussi aristocratiques que leurs propriétaires pouvaient, quant au reste, sembler indifférents à l’apparence.
Celles de Père Dorothée était courtes, potelées, très blanches et douces au toucher.
Père Ephrem avait des mains brunes aux doigts très longs dont les articulations saillaient. Elles semblaient faites pour être enlacées en une supplication abandonnée ou pour faire l’extase d’un sculpteur.
Leurs yeux étaient aussi remarquables par leur antinomie. Tendrement couvés d’une broussaille neigeuse, Père Dorothée vous fixait timidement, les yeux mi-clos, d’un regard bleu presque blanc.
Impassible sur quelque objet qu’il se pose, celui, sombre et brillant du disciple, dissuadait, sans ambages, de tout faux-semblant.
Pourtant, leur complicité sautait aux yeux dès l’abord.
Il fallait entendre leur dialogue priant pendant la Divine Liturgie comme pendant les heures pour comprendre que ces deux là respiraient le même air et que la plus grande charité les unissait.
«Qu’ils soient un comme nous sommes un .»
Ils étaient un à un point que cela en était palpable. Ils ne s’adressaient, pour ainsi dire, jamais la parole, se regardaient à peine. La machine à prier tournait, huilée, silencieuse, efficace. L’Ennemi avait mis les pouces après, certainement, leur avoir mené la vie dure.
Leur règle de vie était immuable et jamais Théophile ne les avait vus en déroger.
L’orthos*, commencé à quatre heures était suivi de la Liturgie jusqu’à huit heures. Après une collation légère, ils interrompaient leur travail à onze heures pour les petites heures suivies de l’unique repas de la journée.
A dix neuf heures, vêpres et complies. A vingt-trois, l’office de minuit.
Les jours de fête, l’agrypnie* occupait la nuit.
Ils ne devaient guère dormir plus de quatre heures.
Leur régime alimentaire était en grande partie constitué de riz et de pain que Père Ephrem faisait cuire dans un four à bois. Une fois par mois, le monastère de Varlaam leur faisait parvenir quelques œufs et légumes ainsi que l’huile et le pétrole lampant que l’on montait au monastère par un panier.
Théophile n’avait jamais vu d’autre huile que pour les lampes. Et, à l’exception d’une seule fois, jamais de vin … ce qui lui manquait le plus.
Il considérait ses compagnons et anciens comme des géants de la prière, perchés sur un géant de pierre, et n’aurait pu rêver meilleure école d’humilité.
Père Dorothée avait un vieux poste à transistors. Une fois par semaine, vers vingt heures, il balayait les fréquences et captait ainsi quelques nouvelles, plutôt mauvaises, du monde qu’il partageait avec ses deux disciples. C’était sa seule concession au monde.
Il apprirent ainsi qu’un peu partout dans le monde, des chrétiens venaient compléter le nombre de ceux qui ont lavé leur robe dans le sang de l’Agneau .
Au fait, en quoi consistait le « travail » de ces deux athlètes ? Ils devaient bien faire leur mille métanies* par jour si on considérait les callosités de leurs poings.
Ils avaient vu arriver ce gamin heptagénaire avec une bienveillance étonnée.
Que venait faire là ce français avec son sac à dos ? Incroyable. Un orthodoxe qui disait alors se nommer Jean.
Maigre, plutôt petit, le visage buriné, il avait le regard bleu clair, égayé, au coin, par des ridules un peu moqueuses, mais on ne savait trop quoi lui conférait, par ailleurs, une langueur un peu triste. Malgré son âge, accusé par sa longue barbe pas tout à fait blanche, et son aspect plutôt frêle, on le sentait agile et souple. Sa démarche avait cette raideur décidée qui trahissait l’ancien militaire, comme le confirmait la dominante kaki de son équipement et de ses vêtements. Ses cheveux blancs, rejetés en arrière vers une courte queue, dégageaient un front haut, buté, et un caractère qui ne devait pas être de tout repos.
Mais il était difficile de dégager de cette apparence une caractéristique dominante. Y voisinaient, en mosaïque, une dureté qui pouvait, à l’occasion, se muer en cruauté et une gentillesse timide, une intelligence tranchante et une candeur maladroite, une vigilance sur le qui-vive et une propension à la confiance. C’était une personnalité funambule.
Ils n’avaient pas cherché à l’interroger et, lui-même, leur avait seulement révélé dans un anglais déplorable, que plus rien ne le retenait en France.
Il y avait vécu, plusieurs années, à proximité d’un monastère grec (incompréhension !), métochion* d’un grand monastère athonite (stupéfaction !).
Pendant des années, ce saint lieu avait rayonné attirant des pèlerins d’un peu partout, résistant, héroïquement, au vent mauvais.
Car, en vérité, les choses avaient fort mal tourné, dans son monde, ces dernières années.
