lundi 18 janvier 2010

L'état intermédiaire

Le temps de nos années fait soixante-dix ans,
Pour les plus robustes, quatre-vingts,
Et le surplus n’est que peine et douleurs ;
Mais la douceur du Seigneur nous visite et nous enseigne.
(ps 89.10)


Un compagnon secret l’avait toujours suivi. Blotti au fond de lui. Il n’avait pas de nom. Mais toute sa vie, il se manifesta, à certains moments, par une sorte de grognement sourd. Chaque fois que Jean déviait ou que l’Autre s’approchait trop prés.
Car ce compagnon irascible était juste.
Jean le comparait souvent à un vieux chien, grognon et fidèle, qui reniflait avec une infaillibilité déconcertante les odeurs étrangères.
Depuis que Jean était arrivé au monastère oublié, le compagnon semblait apaisé et dormait tranquillement dans un coin chaud du cœur de Jean. Devant la cheminée, sans doute.

Père Dorothée fut son père spirituel pendant cinq ans.
Lui aussi écoutait beaucoup et parlait peu. Pas assez au goût de Jean qui, peu à peu, réalisa qu’il devait focaliser son attention sur les quelques phrases prononcées, comme autant d’indices aussi précieux que rares.
Quand il eut intégré que, pour lui, Géronda entrait dans une kénose christique, portant les souffrances de son disciple, son incapacité spirituelle, ses péchés, il n’attendit plus ni conseils, ni directives. Il savait que son père avait choisi la voie la plus difficile, celle de la compassion.

« Seigneur, si moi qui suis mauvais et pécheur, je veux, du plus profond de mon cœur, le seul bien possible de cette âme pécheresse, me détournant de ses péchés, aussi grands soient-ils, désarmant la Justice par les arguments de la Miséricorde, comment pourrait-il en être autrement pour Toi, si longanime, seul ami des hommes qui cherche, tout au fond de cette âme, la moindre circonstance atténuante avant de rendre ton arrêt ? »

Plus tard, devenu Père Théophile, Jean pensera à ces années avec le rouge au front d’avoir été le plus piètre des disciples de cet évangélique ancien.
Imperméable au désespoir, Géronda avait quand même du mal à cacher son désappointement devant la pauvreté de Jean.
En fait, sur le plan spirituel, Jean était ce qu’on pourrait appeler un gaffeur. Ce n’était pas un bon à rien. Il était médiocre en tout, comme l’un des personnages de Pagnol , et cela, malgré une évidente et appliquée bonne volonté.
Pas un psaume qu’il ne bafouillât, pas un stichère* qu’il n’écorchât, pas un tropaire*, même parfaitement connu, qu’il n’égratignât. Avec un dédain cruel pour ses efforts, l’écriture neumatique* du chant byzantin lui dérobait ses énigmes.
Il semblait que Dieu ne lui autorisât jamais le moindre acte dont il put, un tant soit peu, être satisfait.
Cela n’étonnait ni ne perturbait Jean, outre mesure. Comme un impitoyable et consciencieux médecin légiste, son regard intérieur lui avait appris qu’aucun de ses actes, même bons, n’était jamais parfaitement pur. Toujours, s’y lovait une intention trouble, secrète et sournoise qui en supprimait toute suavité quand elle ne dégageait pas de puanteur.
Pour lui, le mystère d’iniquité avait là son terrier. Là était la déchéance.
Ses maladresses liturgiques n’était qu’un perpétuel rappel de cette infirmité devant laquelle il inclinait la tête.

C’est pourquoi aucune ascèse véritable ne s’avéra à sa portée. Sa terrible lucidité, qui lui avait joué tant de vilains tours, lui disait son incapacité à faire quoi que ce soit de bien sans en ressentir une bête gloriole. Ce mystère du cœur humain, qu’il avait de tout temps perçu, lui avait, à jamais, interdit le jugement.
Cela n’oblitérait en rien son discernement. Il distinguait parfaitement, chez lui comme chez les autres, les disgrâces, malformations et boiteries de la nature. Il voyait l’iniquité. Ce n’était pas toujours drôle car, jamais, l’amour ne l’avait aveuglé. Mais, sans se forcer, instinctivement, il dissociait le péché du pécheur. Homicide, prostitué, l’acte d’accusation ne lui échappait pas. Mais il savait que ni lui ni aucun juge de la terre ne saurait jamais la part de volonté, de pleine conscience ni de circonstances atténuantes du coupable désigné.

C’était pour cette âme « Quasimodo », difforme et amoureuse, que Père Dorothée l’aimait profondément.

Sa vie s’organisa à ce point réglée qu’elle aurait pu en être monotone. Mais chaque jour, pour lui, s’inscrivait dans une nouvelle dynamique. Ce n’était plus l’entrain avec lequel, jeune, il commençait ses journées avec un nouveau projet et de nouveaux rêves. Le temps lui avait démontré que ceux-ci s’évanouissent toujours. Le jeune guerrier rêve de gloire, victorieuse ou héroïquement mortelle. Mais ses premiers combats lui révèlent le vrai et hideux visage de la guerre, sang et boue. Si la mort l’épargne, guerre après guerre, le vétéran ne sera plus habité que d’une tranquille et professionnelle impassibilité. Il sera dépouillé de ses rêves, nu devant l’inanité des choses, résigné à l’inéluctable et l’attendant, sans impatience, jour après jour.
Il aura passé le mur.
Jean l’avait passé. Il n’attendait rien de chaque nouveau jour si ce n’est qu’il était nouveau et que l’aiguille des heures avançait toujours.
Cela lui suffisait pour goûter, sans lassitude, l’engourdissement nocturne qui lui demandait l’effort du lever, l’ambiance irréelle de l’orthos*, son premier thé humectant l’antidoron*, la majesté ensoleillée des montagnes dominant la plaine de Thessalie, le glissement furtif des reptiles autour de la maison, le parfum par lequel les aromates saluaient la mi-journée, celui de la terre qui lui répondait, à la fraîcheur. Enfin, la lumière du couchant et son hymne « Maintenant, Maître, tu peux laisser aller en paix ton serviteur … »
Telle était le symphonique accompagnement du cycle de son chapelet.

La question de sa prise d’habit ne fut abordée que longtemps après son arrivée. Il avait fini par acquérir quelques rudiments hésitants de grec parlé. Il aurait, à coup sur, été recalé au plus élémentaire examen mais c’était suffisant pour soutenir une conversation avec Père Dorothée deux fois par semaine et se confesser.

Il dit un jour à son géronda que, par deux fois dans sa vie, il avait failli embrasser la vie monastique.
L’ancien lui demanda pourquoi.

Pourquoi il avait failli. Pas pourquoi il ne l’avait pas fait.

Jean tenta de traduire ce que son monologue intérieur avait sédimenté dans son cœur.
Il ne chercha pas à démontrer. Il n’avait jamais su convaincre et quand, autrefois, il s’y laissait tenter, on le trouvait péremptoire.

Ce qui lui tenait à cœur était que cela tienne debout tout seul, évident et simple.