vendredi 22 janvier 2010

Le monastère étrange

Fais moi connaître la voie où je dois marcher
car vers toi j’ai élevé mon âme.
(ps 142.8)


A leur retour, ils s’installèrent dans le Vercors, prés du monastère grec dont l’higoumène, le père P. devint leur père spirituel.

Ils avaient trouvé, le jour de la Nativité de la Mère de Dieu, une maison trop grande pour eux mais totalement isolée, comme ils le désiraient, suffisamment proche du monastère pour autoriser une fréquentation raisonnable sinon assidue.
Ils l’avaient aménagée comme un petit monastère. L’entrée en était le narthex* et deux icônes fixaient leur regard de part et d’autre d’un vitrail qui jouait à l’iconostase et derrière lequel se tenait la grande cuisine où ils prenaient leurs repas sous le regard d’une Sainte Trinité.
Les chambres du haut étaient les cellules. Dieu habitait sous les combles dans une chapelle intime et obscure.
Dans la cour avait été dressée une croix à quelques pas de Vladimir, le platane. Ils projetaient de construire une vraie chapelle en pierres.

Ils étaient alors portés par une innocence joyeuse et enthousiaste.

Le père P. était un grand nom de l’orthodoxie française. A force de creuser le sol fertile de la Tradition, ce moine cistercien avait, avec quelques autres, découvert l’Orthodoxie. Il avait eu l’immense courage, le culot, de s’y brancher, comme sur une nourrice.

Le père P. était un homme d’amour, un grand érudit, un homme de prière et, donc, un amour d’homme. Jamais il
ne voyait le mal et sa confiance en autrui semblait sans limite.
Il écoutait beaucoup et, dans la tradition de la paternité spirituelle, parlait peu. Il fallait se souvenir de ses premiers mots.
Il existait autour de ce merveilleux monastère toute une communauté rassemblant tous les degrés de fréquentation, des habitués assidus aux plus épisodiques. Parmi les premiers, un groupe féminin qualifié en secret et tendrement de « myrophores* », version orthodoxe et hellénisée des grenouilles de bénitiers.
Tout ce petit monde constituait une famille avec ses règles non écrites, ses signes, subtils, de reconnaissance, son moule. Il appartenait aux nouveaux venus de s’y couler humblement. Jean, en d’autres temps, avait connu, en école ou en université, certains rites initiatiques momentanément pénibles mais au terme desquels l’impétrant devenait un égal. Dans la petite communauté laïque du monastère, point de rite ni de pénibilité. Seulement une patiente réserve à l’égard du greffon.
Extraits sans ménagements du bain de leur monde par un arrêt sans appel, Marie et Jean pendouillaient dégoulinants de leur passé, leurs regrets et leur impuissance. Ils se sentaient lépreux, en quarantaine sanitaire de ce troupeau de brebis toutes propres, toutes pieuses. « Venez, leur disait souvent l’une d’elle, venez brouter avec nous. L’herbe est grasse et délicieuse. » Eux qui avaient du mal à se tenir sur leurs pattes.

Marie et Jean vécurent en reclus dans leur maison nichée dans les collines. Ils n’en sortaient que pour le strict nécessaire, surtout depuis qu’un potager avait fini par émerger dans un coin du jardin. La source apportait courageusement un humble mais continuel filet clair. Marie peignait, de mieux en mieux, sans que personne ne connût son talent. Jean gérait le matériel et menait, malgré ses entraves, le dur combat de la prière.

En eux, qui avaient voulu faire de leur maison un petit monastère, s’édifia, sans même qu’ils n’en prissent conscience, les bases d’un monachisme intérieur.
Ils ne surent qu’en faire, sur le moment.
« L’habit noir ne sauve point. Celui qui porte l’habit blanc et qui a l’esprit d’obéissance, d’humilité et de pureté, celui-ci est un vrai moine … »
« L’habit ne fait pas le moine. Mais ça aide », rappelle en écho un saint et facétieux ascète de l’Athos.
Ils oscillaient entre ces deux vérités.
Si, au-delà de la clôture, le monastère intérieur est offert à tous, individuellement, peut-il aussi exister dans l’unité d’un couple ?
Quel sens spécifique donner, alors, dans cette « communauté » à la chasteté, l’obéissance et la pauvreté ?
Quel est son Typicon* ?
Aucun canon ne le disait.

Mariage ? Pourquoi pas. Mais pourquoi, exactement ?
Aucun des deux ne se serait posé la question quelques années auparavant. On rencontre l’âme-sœur, on partage la même Foi, la même conception de la vie. Donc mariage.
Cette évidence les avait quittés, lui surtout.
Trop de cicatrices. Pas d’enfants à attendre.
Ils avaient appris trop de choses pour garder l’innocence.
Contrastant avec une tradition autrement tranchante , un changement, presque une nouvelle radicalité de l’enseignement chrétien faisait, à présent, du mariage une voie de sainteté n’ayant rien à envier au monachisme dont, dans le même temps, les effectifs se raréfiaient. Singulière coincidence.
Abraham et Sarah, Anne et Joachim, Elisabeth et Zacharie, sont offerts en exemple. Par eux, mais surtout malgré eux, malgré leur infertilité, s’accomplit le plan de Salut dans les étapes duquel Dieu imprime puissamment son doigt.
Couples exemplaires pour ceux qui projettent d’offrir à Dieu leur progéniture.
Mais pour les autres ? Comment sanctifier la vie de la chair pour autant qu’elle soit incontournable ? Eros, pour s’unir à Agape doit avoir conservé une certaine fraicheur, pas seulement corporelle.
Un homme et une femme qu’unissent une même Foi, des sentiments forts et sincères, qui, dans un amour christique, se veulent secours et assistance sont-ils condamnés à choisir entre un mariage formaté et la séparation que leur impose une cohabitation jugée scandaleuse ?
En interdisant les monastères mixtes, les canons traduisent la méfiance envers la cohabitation, même chaste, des deux sexes. Et cette méfiance rejaillit sur une conception monastique du couple pour ceux dont, dans une autre vie, la chair a déjà porté ses fruits.

L’idéal monastique, quant à lui, celui de la clôture, est, à coup sur, celui qui, par son radicalisme, offre la meilleure garantie à la saveur, à la salinité chrétienne.
Le destin du sel, agissant en petite quantité, est de donner la saveur à l’ensemble du plat, de relever la saveur propre de la « recette. » D’en assurer, aussi, une meilleure conservation, le protéger des moisissures.
Mais plus que jamais, par sa rareté, le sel doit être salant, résistant au pouvoir affadissant du monde, épuré, comme l’argent au feu et imprégner le plat.
Si, autrefois, de jeunes hommes ou femmes venaient renouveler la démographie monastique, c’est que le monde, malgré ses antiques travers, était imprégné d’un christianisme ambiant, d’un idéal évangélique, qui faisait contrepoids aux distorsions naturelles de la société.
Le message évangélique s’exprimait aussi dans des structures sociales et politiques, ambiguës dans la mesure où elles impliquaient une certaine compromission, mais qui n’en constituaient pas moins d’honorables tentatives de l’histoire humaine pour rétablir un lien, disons officiel, entre le ciel et la terre. En ces temps, la société laïque intégrait, dans sa mentalité, sans contradiction flagrante, la Bonne Nouvelle même si, bien sur, tous ne la vivaient pas

Mais depuis, le Monde entier est devenu un désert qu’il n’est plus besoin de chercher.
La pression qu’il exerçe sur les jeunes esprits, jouant de leur inexpérience, est, pour ainsi dire, invincible.
Oui. Ils sont singulièrement épurés, ces hommes et ces femmes qui, la Grâce aidant, ont traversé ce temps en gardant, vaille que vaille, l’intégrité du message évangélique . Moines ? Pourquoi pas ? « Mais pas ensemble ! » disait la règle.

Telle était la vision eschatologique du temps dans lequel Marie et Jean se situaient, avec leur lot de blessures et de désillusions. Quelle y était leur vocation ? Qu’avaient-ils à vivre d’ici leur terme ?
« Fais moi connaître la voie où je dois marcher, car tu es mon Dieu »

Comme pour donner corps à ces questions, le fouet s’abattit sur eux.

On eut dit, d’abord, que le ciel se couvrait de nuages sinistres. Le vent des épreuves se mit à souffler en bourrasques. Et la foudre tomba sur eux, encore et encore, toujours plus forte.
Par ceux à qui ils avaient donné leur vie et leur cœur, ils furent trainés dans le box des accusés, sans avocat. Médusés, ils durent entendre l’acte d’accusation. Quand ils présentèrent leur défense, les jurés dormaient ou regardaient les mouches. Pas de délibération.
La condamnation, définitive.
Pour l’éxécution, les jurés s’esbignèrent.
Ils furent plongés dans le noir. Parfois, brièvement, la lumière revenait et leur redonnait un espoir sans suite.
Ils commençèrent à s’accuser, à douter l’un de l’autre. Ils percevaient dans le caractère destructeur de leur tempête leur propre culpabilité et devinrent, pour eux-mêmes comme pour l’autre, leur propre bourreau.

Ils perdirent encore de leur innocence et de leur joie. Comme à Cana, la piquette légère et pétillante de l’apéritif était épuisée. Tandis que Marie s’en désolait dans le regret, Jean se torturait par le « que faire ? »

Ils n’avaient plus de vin et Jésus feignait de ne rien voir.
Ils tentèrent de remplir leurs jarres de la prière. Aucun résultat. De l’eau, encore de l’eau. Fade et sans réjouissance.
Ils puisèrent au fond de leur cœur et n’y trouvèrent que misère, impuissance, un « moi » morcelé qui se tortillait, dans une apparence de vie révoltée, comme des bouts de lombric. Dans leur Babel en ruine, ils ne se comprenaient plus.

Pauvre couple, bizarre et atypique, assoiffé de Dieu, écartelé entre l’exigence du Royaume et le tribut que le Monde réclame à ceux qui y restent.
« N’avoir de regard que pour Dieu seul, d’application qu’à Dieu seul, ne vouloir servir que Dieu seul, … »
N’est-ce pas ce qu’ils voulaient du plus profond de leur cœur ?
Ne s’étaient-ils pas retirés dans la solitude, sans amis ni vie sociale ?
Quelle part le monde conservait-il dans leur vie ?
N’avaient-ils pas, pour Lui, tout abandonné ?
N’étaient-ils pas été accusés et rejetés des leurs, de leurs amours les plus anciens, les plus naturels, pour toutes sortes de prétextes mais, en fait, à cause de Lui ?

Elle n’était donc pas suffisante, cette croix extérieure, il fallait aussi qu’elle s’érige, en eux et entre eux.

Tout à leurs douleurs qu’ils tentaient vainement de maîtriser, ils faisaient, sans le vouloir barrage à la Paix du « fiat ».
Ils ne savaient pas encore, et n’apprendraient que plus tard, que cette croix repoussante et incompréhensible n’était autre, ne pouvait être autre, que le ciment de leur monastère intérieur, de ce cénobitisme qu’ils rêvaient de construire, quelque soit sa forme.
C’est pourquoi celle-ci leur échappait sur le moment.

Les ouvriers de Babel voulaient, par elle, monter jusqu’au ciel. Leur inévitable échec les dispersèrent. Marie et Jean furent bien prés d’en faire autant.

Seul le vrai Temple mérite d’être construit. Les pierres en sont lourdes, le ciment amer et les ouvriers sans force.
Pourtant, la pierre d’angle, ils la possédaient.