Voici que l’ennemi a enfanté l’injustice
Il a conçu la peine et mis au monde l’iniquité. Ps 7.15
En ces temps, l’infernale machine, en marche depuis longtemps, jouait son va-tout.
Déjà, l’absence de râteau et de coupole sur le toit les signalait comme un peu fous à un voisinage où, dans chaque maison, l’image-qui-parle trônait, incontournable, et déversait son enseignement pervers du matin au soir. Anti-icône, les gens la vénéraient des heures durant et même, comme un vieux moine fatigué par une trop longue agrypnie, s’endormaient devant.
De semi-reclus, ils devinrent parias quand, dans la foulée de la monnaie unique mondialisée, les autorités avaient décidé de promouvoir l’usage d’une puce, grosse comme un grain de riz, implantée entre le pouce et l’index. Elle devait remplacer toutes les cartes électroniques et mémoriser tous les numéros qui, seuls, en étaient arrivés à résumer un être humain. Un unique type de lecteur suffisait, dans les hôpitaux, les banques et les supermarchés. Surtout, utilisant un réseau satellite, elle était localisable à chaque instant.
Longanimes, les autorités avaient accordé un délai avant la généralisation de la marque-dans-la-main .
Marie et Jean avaient joué de ce délai jusqu’à son extrême limite et cela les condamnait à l’autarcie.
Au fil du temps, les risques s’étaient accrus. Non seulement ils n’avaient plus d’existence légale mais ce néant social en faisaient des corps étrangers dont le destin naturel était d’être éliminés.
L’Antéchrist, joueur, avait décidé de broyer l’humanité dans le chaos après l’avoir enfermée dans le pressoir de l’ordre mondial.
Inaugurés par la défaillance, en dominos, de tout le système bancaire et commercial, des troubles civils et internationaux étaient survenus.
Partout éclataient des conflits, larvés, récurrents et intriqués, que les médias ne pouvaient faire autrement que signaler sans jamais entrer au fond des choses. Ou plutôt, toujours manichéennes, elles les éclairaient de façon univoque auprès d’une opinion aux trois quarts crédule. Le quart restant n’approchait la vérité qu’en prenant systématiquement le contre-pied de l’homélie médiatique.
Les nations se défaisaient, une à une, sous l’influence de forces dissolvantes invincibles et haineuses. On ne savait plus trop s’il s’agissait de guerres nationales ou de guerres civiles. Le fédéralisme s’effondrait dans un sauve-qui-peut éperdu tandis qu’éclataient les revendications identitaires.
Comme si les hommes ne se suffisaient pas à eux-mêmes en bourreaux, la nature s’en mêlait et semblait se venger de leur maltraitance. Les inondations ravageaient les zones urbaines ou péri-urbaines abusivement bétonnées. Des tempêtes violentes et rageuses déboisaient des régions entières. Les séismes ébranlaient la terre, énervaient les océans et rythmaient la danse coléreuse des plaques tectoniques. Curieusement, le réchauffement provoquait une glaciation de l’Europe occidentale.
Déjà, le coût des matières premières était affolé par la spéculation. A présent, utilisées comme armes de guerre, elles faisaient carrément disette.
Il se passait aussi des choses étranges et inquiétantes depuis la culture et la commercialisation de végétaux issus du génie génétique. On assistait à des mutations curieuses, certaines espèces devenaient de dangereux fléaux tandis que des dizaines d’autres semblaient, soudainement, n’avoir jamais existé.
Les architectes et ouvriers s’entretuant, Babel se lézardait et s’affaissait comme un sucre mouillé.
Marie et Jean avaient trois chiens.
L’un d’eux, un loup tchèque, était jeune et insupportable. Il sautait, creusait des trous, mangeait les câbles électriques et dérobait le courrier dans la boite aux lettres pour en faire de la charpie illisible, dévastait les poulaillers voisins. Ils passaient leur temps à le corriger et à bout de patience, décidèrent de s’en débarrasser.
Ils se dirent alors.
Ne sommes-nous pas ses dieux ? Et si notre Dieu, excédé par nos sottises, se débarrassait de nous ?
Il le gardèrent.
Cet énorme et ma jestueux loup était un modèle de fidélité et de soumission. Tout dans son comportement semblait dire qu’il connaissait par cœur la parabole du voisin importun . Il exigeait l’amour à temps et à contre-temps et finissait, de guerre lasse, par l’obtenir.
Ainsi s’écoulèrent les années que Dieu leur avait accordées.
Devenus vieux, leurs chiens s’étaient paisiblement éteints. Ils en furent très affectés.
Plus jeune que lui, elle avait fait, dans son cœur, toute la place au seul Saint.
Sa nature s’était inclinée. Elle, aussi douce et simple qu’il était compliqué, était devenue une femme-prière, sans le moindre bigotisme, semblable au petit enfant qu’elle avait, au fond, toujours été. Elle avait, pour de bon, recraché le trognon et se nourrissait des Saints Dons. Elle avait atteint une sorte de détachement, une sobre élégance, semblable à celui de certains vétérans avant chaque nouvelle bataille. Au début, cela lui donnait un air un peu triste et résigné. Puis, peu à peu, toute sa personne s’était imprégnée d’une dignité humble, d’une noblesse qui n’était plus de ce monde, et qui en imposait. Son regard avait changé. Il était devenu gai, pénétrant et d’une grande tendresse. Un amour sans sélection s’y lisait. Lambeau par lambeau, elle avait perdu la mue de son individu et sa personne brillait, modeste, au soleil de justice.
Et Dieu l’avait, un jour, cueillie, délicatement, comme un beau fruit juteux et doré à point.
Jean l’envia et pleura. Tout le reste de sa vie, il lui parlera et l’imaginera, l’attendant, de lumière vêtue.
Les cimetières étaient alors la cible des bandes satanistes et ethniques. Jean avait, seul, enseveli ses amours dans un coin discret de la propriété, rempli hâtivement son sac à dos, se refusant à tout autre bagage. Se signant, le cœur dans un étau, il partit laissant porte et fenêtres ouvertes.
Tout cela et bien d’autres choses, bonnes et moins bonnes, faisait un passé ambigu, seulement structuré par une Foi aussi tenace que ses œuvres restaient, désespérément, pitoyables.
